Portrait de Dominique Prieur devant un montage représentant le navire Rainbow Warrior

Dominique Prieur : le destin méconnu de l’agente secrète du Rainbow Warrior

Au cœur de l’une des crises politico-militaires les plus retentissantes de la Ve République, Dominique Prieur incarne le destin singulier d’une agente secrète projetée malgré elle sous les projecteurs du monde entier. Engagée dans les rouages discrets du renseignement extérieur français à la fin des années 1970, elle s’est retrouvée propulsée en première ligne lors d’une mission clandestine tragiquement avortée dans le Pacifique Sud.

Son parcours illustre la complexité du métier de l’ombre, où l’obéissance aux ordres de l’État se heurte parfois à des conséquences humaines et diplomatiques dévastatrices. Retour sur la trajectoire d’une officière dont le nom reste indissociable du sabotage du navire amiral de Greenpeace en juillet 1985.

Une pionnière dans les rangs fermés du renseignement français

Née Dominique Maire à Valdahon dans le Doubs en 1949, la jeune femme s’oriente initialement vers des études littéraires à l’université de Dijon. Après une courte expérience dans l’enseignement, elle choisit une tout autre voie en s’engageant dans l’armée française en 1974. Elle suit alors une formation militaire particulièrement exigeante, comprenant des stages commandos, du parachutisme et des exercices de plongée près de Caen.

Remarquée pour sa rigueur et ses aptitudes physiques, elle intègre la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) en août 1977. Dominique Prieur marque l’histoire des services secrets en devenant la toute première femme officière admise au sein du service Action, une unité d’élite jusqu’alors strictement réservée aux personnels masculins. Au sein du service, elle opère sous divers pseudonymes comme « Delphine » ou « Sylvie ».

Des missions à haut risque au suivi des mouvements pacifistes

Au début de sa carrière clandestine, l’agente travaille au sein de la section de recueil et d’évaluation du renseignement. Sa division surveille attentivement les organisations européennes de défense de la paix et les mouvements antinucléaires. Cependant, son activité ne se limite pas à l’analyse de dossiers administratifs.

L’institution la déploie sur des théâtres d’opérations particulièrement exposés. En Somalie d’abord, puis au Proche-Orient où elle essuie des tirs d’artillerie lourde dans des zones insurgées au début de l’année 1985. Ce comportement au feu lui vaut d’ailleurs une citation et la Croix de la valeur militaire signée par le ministre de la Défense Charles Hernu. Quelques semaines plus tard, elle supervise les transmissions de l’agente Christine Cabon, envoyée en éclaireuse pour infiltrer l’antenne locale de Greenpeace en Nouvelle-Zélande.

L’opération Satanic et le naufrage du Rainbow Warrior

À l’été 1985, le gouvernement français décide d’interrompre par la force les campagnes de protestation contre les essais nucléaires militaires prévus sur l’atoll de Moruroa. L’état-major de la DGSE monte l’opération « Satanic », destinée à neutraliser le Rainbow Warrior, navire amiral de l’organisation écologiste commandé par Peter Wilcox, alors amarré dans le port d’Auckland.

Pour cette mission à haut risque, Dominique Prieur fait équipe avec le commandant Alain Mafart. Le duo pénètre en Nouvelle-Zélande sous une couverture soignée de faux touristes suisses. Ils voyagent sous les identités de Sophie-Claire et Alain Turenge, prétendument mariés, et déclarent un domicile d’emprunt dans le douzième arrondissement de Paris. L’ex-espionne assure le soutien logistique, la coordination sur place et l’organisation de la fuite des équipes opérationnelles.

La nuit dramatique du 10 juillet 1985

Dans l’ombre des quais d’Auckland, les faux époux Turenge réceptionnent le matériel et transmettent des charges explosives sous plastique aux plongeurs de la DGSE. Dans la nuit du 10 juillet, les commandos fixent ces mines ventouses directement sur la coque du chalutier amarré, ciblant précisément la salle des machines et la ligne d’arbre d’hélice.

Les détonations successives éventrent le navire, qui sombre dans les eaux du port en moins de cinq minutes. L’équipage évacue en urgence, mais le photographe néerlandais Fernando Pereira perd la vie, noyé en tentant de récupérer son équipement dans sa cabine. Cet événement tragique transforme une mission de sabotage matériel en un scandale international retentissant.

Élément de l’opération Détail opérationnel Rôle / Conséquence
Fausse identité Sophie-Claire Turenge Couverture suisse d’enseignante
Soutien logistique Véhicules et explosifs Transmission aux nageurs de combat
Bilan humain Naufrage du navire Mort du photographe Fernando Pereira

Tempête diplomatique, procès et arbitrage international

Le piège se referme très rapidement sur le tandem d’agents secrets. La police néo-zélandaise arrête le faux couple le 11 juillet 1985 alors qu’ils tentent de rendre leur camionnette de location. Rapidement, les incohérences de leur faux passeport suisse éveillent les soupçons des enquêteurs locaux.

En août 1985, le ministère français de l’Intérieur transmet la véritable identité des agents aux autorités étrangères, une information bientôt relayée par la presse nationale. La révélation publique de son statut détruit définitivement la carrière d’agente clandestine de Dominique Prieur. À Paris, l’onde de choc provoque une crise d’État majeure : le ministre de la Défense Charles Hernu et le directeur de la DGSE, l’amiral Pierre Lacoste, sont contraints de démissionner.

La condamnation et l’accord des Nations unies

Incarcérée d’abord à la prison de Mount Eden puis au centre pour femmes de Christchurch, l’officière fait face à la justice néo-zélandaise. Lors de l’audience devant le tribunal d’Auckland, les deux agents plaident coupable d’homicide involontaire et de dégradations volontaires. Le 22 novembre 1985, le juge prononce une peine de dix ans d’emprisonnement.

Face à cette crise sans précédent, la diplomatie française engage d’intenses négociations bilatérales, assorties de pressions commerciales sur les exportations néo-zélandaises. Le 9 juillet 1986, le secrétaire général de l’ONU entérine un accord d’arbitrage. En vertu de ce compromis, les deux prisonniers quittent leur geôle pour être assignés à résidence militaire sur l’atoll isolé de Hao, en Polynésie française, pour une durée fixée à trois ans.

Son époux, Joël Prieur, alors officier supérieur de l’armée de terre, obtient une affectation sur place pour la rejoindre. Toutefois, Dominique Prieur est rapatriée d’urgence à Villacoublay dans la nuit du 6 au 7 mai 1988 en raison d’un état de grossesse nécessitant un suivi médical spécialisé. Bien que le tribunal arbitral de l’ONU ait jugé ce retour prématuré non conforme aux accords initiaux, la Nouvelle-Zélande ne peut obtenir son renvoi sur l’atoll, le délai de détention initial étant arrivé à son terme.

Retour dans l’ombre et poursuite de carrière militaire

Après cette épreuve internationale, Dominique Prieur réintègre l’armée d’active et poursuit son avancement hiérarchique régulier. L’institution militaire la promeut au grade de commandant en 1989, puis à celui de colonel en 2002. En janvier 2009, elle effectue une reconversion dans les fonctions administratives en devenant directrice des ressources humaines de la BSPP sous son nom patronymique civil.

Cette nomination coïncide avec la présence de son mari, le général Joël Prieur, à la tête de cette prestigieuse brigade militaire des pompiers de la capitale. Malgré ces responsabilités publiques, l’ancienne agente reste soucieuse de discrétion et refuse régulièrement les sollicitations médiatiques.

L’exercice de vérité et le droit à l’oubli

En mai 1995, dix ans après les faits, Dominique Prieur publie néanmoins ses mémoires intitulées Agent secrète, coécrites avec le journaliste d’investigation Jean-Marie Pontaut. Dans cet ouvrage de témoignage, elle revient longuement sur la tragédie d’Auckland et réitère ses regrets quant au décès accidentel du photographe, affirmant que l’équipe n’avait jamais envisagé de porter atteinte à des vies humaines.

Elle y livre également une analyse critique des défaillances de planification de la DGSE, soulignant combien les analystes parisiens avaient sous-estimé les réflexes de surveillance collective propres à la société néo-zélandaise. Plus tard, en 2005, elle tente vainement d’empêcher la diffusion télévisée des vidéos de son procès de 1985. Interrogée brièvement par la presse nationale en 2007, l’ancienne actrice de l’affaire affirmait simplement ne plus prétendre qu’à une seule chose : préserver sa tranquillité et exercer pleinement son droit à l’oubli.

L’itinéraire de Dominique Prieur demeure le témoignage saisissant des dilemmes moraux et politiques inhérents aux opérations spéciales d’un État démocratique. En refermant les pages d’une carrière marquée par le secret et la tempête diplomatique, son parcours rappelle durablement le coût humain que font peser les impératifs géopolitiques sur les exécutants du renseignement.


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