Quand la colère des invisibles explose à l’écran, elle ne prend pas toujours la forme d’un drame social larmoyant. Avec son téléfilm d’une durée de 98 minutes, diffusé sur ARTE, le réalisateur Gustave Kervern signe une comédie dramatique féroce et profondément humaine. Dans ce road-movie singulier, baptisé je ne me laisserai plus faire, le cinéaste filme la révolte de deux femmes ordinaires qui décident de régler leurs comptes avec la vie et de réparer les injustices du passé.
Une cavale née du désespoir
Tout commence au sein de l’Ehpad « Les Mimosas ». Émilie Raffray, une septuagénaire incarnée par Yolande Moreau, vient de perdre son fils unique, Alain, emporté par un cancer du côlon. Ce dernier payait la différence du coût de l’hébergement, car Émilie ne dispose que du minimum vieillesse. Face à l’absence de ressources, la directrice de l’établissement exige immédiatement le règlement du reliquat sous peine d’expulsion.
Sans logement, puisque son ancien appartement a été récupéré par ses propriétaires, et rejetée par sa belle-fille, Émilie refuse de subir cette humiliation. Elle choisit de s’enfuir. Avant de partir, elle offre ses bijoux à Lynda, la femme de ménage de l’établissement interprétée par Laure Calamy. Lynda est elle-même exploitée, rabaissée et victime de violences conjugales. Touchée par ce geste et fatiguée de sa propre situation, elle décide de tout plaquer pour accompagner Émilie dans sa croisade vengeresse. Ensemble, elles s’unissent sous un même leitmotiv : je ne me laisserai plus faire.
Une liste de vengeances contre les humiliations du quotidien
Le duo improbable se lance dans un voyage libérateur pour confronter ceux qui les ont maltraitées ou exploitées au fil des années. Les cibles sont multiples et incarnent différentes facettes de la violence sociale et sexiste :
- Le harceleur d’enfance : Émilie retrouve Cédric Fostinelli, un ancien camarade de classe. Elle l’accuse de l’avoir harcelée et séquestrée à l’adolescence. Sous la menace d’un couteau, elle le contraint à baisser son pantalon pour l’humilier à son tour.
- La propriétaire négligente : Émilie sabote la plomberie de son ancienne propriétaire, Madame Cabino. Cette dernière avait refusé de remplacer une baignoire inadaptée, causant la chute mortelle du mari d’Émilie.
- Le patron abusif : Les deux femmes confrontent Monsieur Suzy, l’ancien employeur de Lynda, qui l’avait licenciée de manière abusive dès qu’elle était tombée enceinte.
- L’ex-compagnon violent : Lynda se venge d’Arnaud, son ancien conjoint violent qui la méprisait, en détruisant sa voiture neuve estimée à 21 000 euros.
- Les agresseurs du passé : Elles kidnappent un commerçant, Monsieur Elno, pour le forcer à avouer une tentative de viol commise vingt ans plus tôt avec son frère José, juste avant que le délai de prescription ne soit dépassé.
Un face-à-face inattendu avec la police
Cette traque insolite mobilise les forces de l’ordre. Deux policiers en dérive psychologique, Valérie et Yann, se lancent à la poursuite des deux fugitives. Or, le destin s’en mêle : la policière Valérie s’avère être une amie d’enfance de Lynda, avec qui elle partageait une adolescence douloureuse marquée par la dépression.
Lorsque Valérie retrouve enfin le duo, l’arrestation n’a pas lieu. Au contraire, la policière décide de s’associer temporairement à leur démarche. Elle les conduit chez son propre oncle, qui avait abusé d’elle durant son enfance. Après avoir confronté son agresseur et l’avoir emmené au commissariat, la policière laisse Émilie et Lynda s’échapper avec la voiture et le chéquier de l’oncle, leur permettant de poursuivre leur route vers l’Italie.
Une réussite critique saluée par la profession
Produit par Sylvie Pialat et Benoît Quainon pour Les Films du Worso, en coproduction avec ARTE France, ce long-métrage a conquis le public et les professionnels. Lors du Festival de la Fiction de La Rochelle, le jury a ainsi décerné le prix de la meilleure réalisation à Gustave Kervern.
La presse et les spectateurs ont largement salué ce projet, souvent comparé à un « Thelma et Louise » à la française. Bien que quelques critiques aient parfois pointé du doigt une légère lourdeur dans le traitement de l’humour, le consensus reste extrêmement positif. L’œuvre est présentée comme une véritable pépite, à la fois drôle, grinçante et profondément engagée en faveur des laissés-pour-compte.
Ce road-movie touchant montre que la quête de dignité n’a pas d’âge. En transformant la douleur en action, le duo offre une bouffée d’espoir à tous ceux qui luttent en silence pour réclamer leur place dans la société.
