Une voix de bronze au timbre aristocratique, une silhouette élancée et un flegme indomptable ont longtemps défini la présence de Raymond Gérôme sur les scènes francophones. À la fois comédien, metteur en scène et écrivain, cet artiste total a marqué la seconde moitié du XXe siècle.
Derrière cette allure de dandy se cachait un travailleur acharné, capable de diriger de grandes institutions théâtrales tout en prêtant sa voix à des personnages de dessins animés cultes. Son parcours témoigne d’une passion absolue pour le texte. Cet art de la métamorphose a d’ailleurs séduit les plus grands réalisateurs de son temps.
Les origines bruxelloises et l’apprentissage de l’art dramatique de Raymond Gérôme
Avant de briller sous les projecteurs parisiens, l’artiste est né à Koekelberg en Belgique le 17 mai 1920. Fils de Léon de Backer, un industriel belge, et de Marie Fiekers, une Néerlandaise, il grandit dans un milieu cosmopolite qui favorise très tôt son goût pour les langues, faisant de lui un polyglotte passionné et un grand voyageur.
Pour parfaire sa formation intellectuelle et artistique, le jeune homme fréquente successivement le Lycée Condorcet à Paris, puis l’Université libre de Bruxelles. Cependant, sa véritable vocation l’appelle rapidement vers les planches, ce qui le conduit à étudier à l’École d’art dramatique Charles Dullin afin d’y apprendre les secrets du métier d’acteur. Il s’unira plus tard, en novembre 1947, avec Louise Schiffmann, partageant sa vie entre rigueur professionnelle et passions privées, notamment sa collection de tableaux d’art moderne.
L’aventure des Jeunesses théâtrales et l’affirmation d’un style
En 1941, animé par une volonté farouche de transmettre l’amour du spectacle aux jeunes générations, il fonde les Jeunesses théâtrales de Belgique. Le metteur en scène y déploie une énergie remarquable en montant de nombreuses pièces au Palais des Beaux-Arts et au Théâtre National de Bruxelles, assumant la direction artistique de l’organisme jusqu’au début des années 1950.
C’est également durant cette période belge, précisément en 1946, qu’il fait sa toute première apparition sur scène dans la production de Jeanne d’Arc au bûcher. Cette étape fondatrice pose les jalons d’une double compétence rare, Raymond Gérôme s’affirmant aussi bien devant que derrière le rideau, maîtrisant tous les rouages de la création dramatique.
L’envol parisien de Raymond Gérôme : de la mise en scène au jeu
L’année 1954 marque un tournant décisif lorsque Raymond Gérôme décide de s’installer à Paris pour donner une nouvelle dimension à sa carrière théâtrale et cinématographique. Très vite, les grands théâtres de la capitale lui ouvrent leurs portes, du Théâtre du Gymnase aux Bouffes-Parisiens, en passant par le Théâtre Montparnasse. Il y impose son regard aiguisé de metteur en scène, signant des productions mémorables qui marquent les esprits.
Parmi ses réalisations les plus marquantes, il monte Phèdre de Racine, une œuvre qu’il qualifie volontiers de pièce préférée. Son talent s’exprime également à travers des collaborations prestigieuses, dirigeant notamment Pierre Brasseur et Paul Meurisse dans Don Juan aux enfers ou Danielle Darrieux dans Les Amants terribles. Plus tard, sa mise en scène du Cardinal d’Espagne de Henry de Montherlant confirmera son statut de maître d’œuvre respecté.
Parallèlement à la direction d’acteurs, l’artiste dramatique monte régulièrement sur scène pour défendre des textes forts. Il joue ainsi dans plus d’une cinquantaine de pièces tout au long de sa vie. Le public l’applaudit notamment dans L’Architecte et l’Empereur d’Assyrie en 1967, sous la direction de Jorge Lavelli, ou encore dans Duo pour une soliste, un spectacle qu’il choisit de mettre en scène lui-même.
En marge du jeu et de la mise en scène pure, Raymond Gérôme s’illustre par ses compétences techniques :
- Il assure la scénographie de onze spectacles entre 1948 et 1993, notamment pour des pièces de Tennessee Williams.
- Il intervient occasionnellement comme éclairagiste, par exemple pour La Ménagerie de verre en 1948.
- Il travaille comme adaptateur de pièces anglophones, traduisant avec finesse l’esprit des auteurs américains.
Un visage familier du grand et du petit écran
Bien que le théâtre reste son port d’attache, le comédien français entame dès 1954 une riche carrière cinématographique. Son allure aristocratique lui vaut d’incarner des personnages d’autorité ou des figures historiques d’envergure. Il prête ainsi ses traits au roi Henri II pour incarner le souverain dans un drame historique de Jean Delannoy en 1961, puis incarne Louis XIV dans L’Affaire des poisons.
Pour le grand public, il reste inoubliable dans le rôle du commandant britannique menant la vie dure à Jean-Paul Belmondo et Bourvil dans la comédie culte Le Cerveau en 1969. Raymond Gérôme promène également sa distinction naturelle chez d’autres réalisateurs de renom, de Philippe de Broca dans Le Magnifique à Jacques Demy dans L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune. Plus tard, les spectateurs le retrouvent en président de Maussane dans la comédie populaire L’Opération Corned-Beef en 1991.
La télévision lui offre également de formidables opportunités de marquer l’imaginaire collectif. Il incarne le Régent Philippe d’Orléans dans la célèbre série Lagardère en 1967, avant de prêter ses traits au célèbre détective Sherlock Holmes pour l’émission Au théâtre ce soir. Pour ce programme phare de la télévision française, il réalise d’ailleurs la mise en scène d’une quinzaine de pièces, tout en participant à d’autres séries populaires comme Les Cinq Dernières Minutes ou la saga Maigret.
L’art de la voix : du doublage de légendes à l’opéra de Dalí
Grâce à son organe vocal exceptionnel, l’interprète de théâtre s’impose comme l’une des voix les plus recherchées du doublage francophone. Il devient la voix française régulière de monstres sacrés du cinéma anglo-saxon. Les cinéphiles se souviennent notamment de son travail remarquable pour doubler de grands acteurs comme le professeur Henry Higgins dans My Fair Lady, ou encore de ses doublages de Christopher Lee et de Basil Rathbone dans des films fantastiques.
Les jeunes générations connaissent aussi son timbre sans toujours pouvoir y associer son visage. Raymond Gérôme prête en effet sa voix au terrible Gouverneur Ratcliffe dans le classique d’animation Disney Pocahontas en 1995, ainsi qu’à la tortue géante Morla dans L’Histoire sans fin. Ce travail minutieux de l’ombre témoigne de son immense respect pour l’art de la voix, qu’il considérait comme un instrument dramatique à part entière.
Cette passion pour les expériences vocales atypiques le conduit en 1974 à participer à une aventure hors du commun : l’enregistrement de l’opéra-poème Être Dieu conçu par Salvador Dalí. Dans cette œuvre musicale singulière, il incarne le Dalí masculin aux côtés de Delphine Seyrig, qui prête sa voix au Dalí féminin, offrant une performance mémorable à la lisière du surréalisme.
Une plume reconnue et des honneurs mérités
Homme de culture aux talents multiples, l’artiste s’illustre également dans le domaine de l’écriture. Il rédige des poèmes, des pièces de théâtre et publie en 1991 un premier roman remarqué, Celui qui dormait dans Prague. Quelque temps auparavant, il écrit et interprète une pièce biographique originale intitulée L’Extravagant Mister Wilde, un projet très personnel qui célèbre l’esprit d’Oscar Wilde.
Cette œuvre théâtrale lui vaut de recevoir le prestigieux Prix du Brigadier en 1982, couronnant à la fois ce spectacle et l’ensemble de son immense carrière. Par ailleurs, ses contributions artistiques exceptionnelles sont saluées par les autorités de ses deux patries : il est nommé Officier de l’Ordre de la Couronne en Belgique et Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en France.
Raymond Gérôme s’éteint le 3 février 2002 aux Lilas, à l’âge de 81 ans, laissant derrière lui le souvenir d’un homme d’une élégance rare et d’une curiosité intellectuelle jamais démentie. Il aura traversé le siècle avec une distinction naturelle, mêlant l’exigence du théâtre classique à la fantaisie des rôles populaires.
Aujourd’hui encore, son héritage perdure à travers les nombreuses pièces qu’il a marquées de son empreinte et les voix inoubliables qu’il a offertes au public. En revisitant son parcours, on redécouvre l’exigence d’un artiste complet qui considérait le théâtre non pas comme un simple métier, mais comme un art de vivre absolu.
