Le paysage culturel québécois est peuplé de figures dont la simple présence physique impose le respect tout en suggérant une infinie sensibilité. Parmi ces artistes qui ont façonné l’imaginaire collectif, le comédien Gilles Renaud s’est imposé comme une véritable force tranquille de la scène et des écrans. Avec plus de cinquante ans de carrière, cet homme au physique imposant et à la voix unique a su prêter ses traits à des personnages d’une humanité bouleversante.
Des ruelles de Rosemont aux planches de l’école nationale
Né le 25 septembre 1944 dans le quartier populaire de Rosemont à Montréal, le célèbre artiste grandit au sein d’une famille ouvrière. Fils d’un père métallurgiste et d’une mère aimante, le jeune garçon se découvre très tôt une âme sensible, loin des stéréotypes de son milieu d’origine. C’est à l’âge de 12 ans qu’il ressent l’appel de la scène, une vocation qu’il décide de concrétiser à l’adolescence.
Son gabarit de six pieds et son regard bleu azur contrastent avec une voix puissante mais fêlée, révélant une fragilité touchante. Cette signature physique et vocale singulière va rapidement séduire le milieu théâtral. Gilles Renaud intègre l’école nationale de théâtre du Canada, dont il ressort diplômé en 1967, prêt à bousculer la dramaturgie locale. Dès ses débuts, il choisit de défendre un répertoire engagé et résolument québécois, notamment à travers ses rôles dans Hamlet, prince de Québec ou encore dans les créations de Jean-Claude Germain.
L’incarnation ultime de l’univers de Tremblay et Brassard
La carrière de l’acteur québécois prend une dimension mythique grâce à sa rencontre avec le dramaturge Michel Tremblay et le metteur en scène André Brassard. Devenu leur comédien fétiche, Gilles Renaud incarne la complexité des textes de Tremblay dans une dizaine de pièces légendaires.
En 1973, il marque les esprits en interprétant Cuirette dans la pièce culte Hosanna, un rôle audacieux qu’il reprendra également au cinéma. Il brille ensuite dans le rôle de Léopold dans À toi, pour toujours, ta Marie-Lou ou encore en incarnant Gabriel dans Bonjour, là, bonjour. Son immense talent éclate à nouveau en 1987 dans Le Vrai Monde ?, où son incarnation d’un homme arrogant et prosaïque lui vaut le prestigieux Prix de la critique. Ce compagnonnage artistique exceptionnel s’est poursuivi au fil des décennies, jusqu’à sa participation à la pièce Cher Tchekhov présentée au Théâtre du Nouveau Monde.
Une présence magnétique au cinéma et sur les planches internationales
Si son nom reste indissociable du théâtre québécois, le comédien montréalais s’est également illustré dans le répertoire étranger et américain. Il a notamment brillé dans les œuvres d’Arthur Miller à la Compagnie Jean-Duceppe. Son interprétation d’un père décédé dans Littoral de Wajdi Mouawad montre toute l’étendue de son registre dramatique. Plus récemment, il a d’ailleurs foulé les planches parisiennes du Théâtre La Colline dans la pièce Fauves, également écrite et mise en scène par Mouawad.
Le grand écran n’a pas non plus résisté à sa présence magnétique. Avec plus d’une trentaine de films à son actif, l’interprète de théâtre a marqué le cinéma d’auteur comme les productions grand public. Le public se souvient particulièrement de sa performance touchante en tant que Père Didace dans Le Survenant sous la direction d’Érik Canuel. Ses collaborations régulières avec le réalisateur Louis Bélanger, notamment dans Gaz Bar Blues ou Les Mauvaises herbes, ont achevé de faire de Gilles Renaud une figure incontournable du septième art. Plus récemment, il a incarné un archéologue passionné dans Hochelaga, terre des âmes et a participé au succès de la comédie Le guide de la famille parfaite de Ricardo Trogi.
De la drag-queen au premier ministre : les métamorphoses télévisuelles
La télévision a offert à Gilles Renaud l’occasion de prouver son incroyable polyvalence auprès d’un public encore plus large. Le comédien montréalais a incarné des figures historiques majeures du Québec, prêtant ses traits au premier ministre Paul Sauvé dans la série Duplessis dès 1977, puis à Jean Lesage dans René Lévesque au milieu des années 2000.
Cependant, l’un de ses rôles les plus mémorables reste sans doute celui de Renaud Latendresse, alias la drag queen Cherry Sundae, dans la série humoristique Cover Girl. Ce rôle à contre-emploi lui a permis de remporter un Prix Gémeaux en 2006. Les téléspectateurs ont également pu apprécier sa justesse dramatique dans des productions marquantes telles que Mirador, Mémoires vives ou encore la série policière à succès District 31. Plus récemment, il a prêté son talent aux séries Une affaire criminelle et Avant le crash. En 2026, il est annoncé à l’affiche de la nouvelle production Qui a éclaboussé le ministre ? dans le rôle de Claude de la Rose.
Transmettre l’art dramatique et inspirer les nouvelles générations
Au-delà de ses performances d’acteur, le célèbre artiste a toujours eu à cœur de transmettre sa passion et de s’engager pour sa communauté professionnelle. Professeur d’interprétation à l’école nationale de théâtre du Canada de 1984 à 2001, il a également dirigé la section d’interprétation française à la fin des années 1980. Ses anciens élèves louent sa rigueur et sa bienveillance.
Cette implication académique s’est doublée d’un engagement dans la gestion culturelle, notamment en tant que directeur artistique par intérim du Théâtre d’Aujourd’hui au début des années 2000 ou comme président de la coopérative de cinéastes Coop Vidéo de Montréal en 2015.
Aujourd’hui âgé de 81 ans, Gilles Renaud partage sa vie depuis plus de trente ans avec la comédienne Louise Turcot, rencontrée lors de répétitions théâtrales en 1993. À la tête d’une grande famille recomposée, il continue de prêter sa voix chaleureuse à des projets de narration et d’apparaître ponctuellement à l’écran, comme dans le long-métrage attendu Denise sans Denis.
Le parcours de ce géant tranquille du jeu québécois témoigne de la richesse d’une vie dédiée à la scène et de la force d’un engagement artistique sans faille. En incarnant avec la même justesse les marginaux, les puissants et les pères de famille ordinaires, il laisse une empreinte indélébile dans le cœur du public et trace une voie lumineuse pour les générations d’acteurs à venir.






