Eka Zgouladze se tient dans une salle de contrôle high-tech aux multiples écrans

Eka Zgouladze : itinéraire d’une réformatrice au cœur des soubresauts post-soviétiques

Dès l’âge de 27 ans, Eka Zgouladze s’est imposée comme une figure de proue de la transition démocratique en Europe de l’Est. En effet, elle est devenue la première femme de l’histoire à diriger des ministères régaliens dans deux pays distincts. Son parcours singulier illustre la volonté farouche d’effacer les vestiges institutionnels de l’ère soviétique.

D’abord en Géorgie, puis en Ukraine, Eka Zgouladze a appliqué une méthode radicale pour refondre les forces de l’ordre. Cependant, cette ambition réformatrice s’est heurtée à de violentes controverses politiques. Entre alliances intellectuelles en France et campagnes de désinformation internationales, sa trajectoire incarne toute la complexité géopolitique du bloc post-soviétique.

L’éclosion d’Eka Zgouladze, une technocrate face à l’héritage soviétique

Née en 1978 à Tbilissi, alors en République socialiste soviétique de Géorgie, la jeune fille prend conscience des enjeux politiques très tôt. Ainsi, elle assiste à l’adolescence à la répression violente des manifestations géorgiennes par les troupes russes en 1989. Cette expérience fondatrice forge ses convictions occidentales.

Grâce à une bourse américaine obtenue vers l’âge de 15 ans, elle part étudier le droit dans l’État de l’Oklahoma. Ensuite, elle valide un diplôme de journalisme international à l’Université du Caucase. Polyglotte, elle maîtrise parfaitement le géorgien, le russe et l’anglais. Par conséquent, elle débute sa carrière comme interprète pour soutenir ses parents, touchés par la crise économique qui frappe le pays après son indépendance.

Rapidement, ses compétences linguistiques lui ouvrent les portes des grandes institutions. Entre 2004 et 2005, elle collabore notamment avec l’agence américaine de développement USAID. Elle travaille également pour la Millennium Challenge Corporation, un fonds gouvernemental américain.

La méthode radicale d’Eka Zgouladze pour assainir la police géorgienne

En mai 2006, le président Mikheil Saakachvili la nomme première vice-ministre des Affaires intérieures. La responsable politique lance alors une politique de désoviétisation d’une ampleur inédite. L’objectif consiste à éradiquer la corruption systémique qui gangrène l’institution policière.

Pour y parvenir, elle déploie un plan d’action drastique :

  • Licenciement massif de 20 000 anciens fonctionnaires jugés suspects ou corrompus.
  • Réduction vertigineuse des effectifs globaux du ministère, passant de 85 000 à 23 000 agents.
  • Recrutement de jeunes profils formés aux standards occidentaux.
  • Fusion administrative de la police nationale, des services secrets et de l’ancien KGB local.

Grâce à ce choc institutionnel, la police passe du statut d’organe le plus détesté à celui d’institution la plus respectée du pays. Par ailleurs, elle gère la communication internationale du ministère. Durant la guerre de 2008 avec la Russie, elle briefe régulièrement les diplomates étrangers. Un câble diplomatique révélé par Wikileaks souligne d’ailleurs son influence majeure lors des négociations pour intégrer l’OTAN.

Le scandale carcéral et la fin de mandat

Pourtant, le bilan de la réformatrice géorgienne s’assombrit en septembre 2012. La diffusion de vidéos montrant des tortures dans la prison de Gldani provoque la démission du ministre en titre. Elle prend alors l’intérim pour affronter la crise.

Face aux critiques, elle reconnaît la réalité des sévices. Toutefois, elle dénonce une exploitation politique orchestrée à dix jours d’un scrutin crucial. Le mois suivant, la victoire de la coalition d’opposition « Rêve géorgien » marque la fin de ses fonctions. Elle quitte alors la Géorgie pour s’installer à Paris.

L’exportation du modèle sécuritaire vers l’Ukraine

Fin 2013, l’ancienne vice-ministre s’engage activement dans le mouvement de l’Euromaïdan à Kiev. Le nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, décide alors de confier les réformes stratégiques à des technocrates géorgiens. Le 13 décembre 2014, un décret présidentiel lui accorde la nationalité ukrainienne, l’obligeant à abandonner sa citoyenneté d’origine.

Quatre jours plus tard, elle devient première vice-ministre des Affaires intérieures de l’Ukraine. Plutôt que de procéder à de simples ajustements, elle conçoit un système entièrement nouveau. Ainsi, dès juillet 2015, 2 000 nouveaux agents de patrouille remplacent définitivement l’ancienne police de la route, réputée ultra-corrompue.

Pour Eka Zgouladze, cette mission dépasse le cadre purement technique. Elle affirme en effet que le post-soviétisme reste un ennemi commun aux deux nations. Finalement, elle démissionne en mai 2016 après de longs mois de tractations. Elle renonce ensuite à sa citoyenneté ukrainienne pour récupérer sa nationalité géorgienne.

Alliances intimes et tempêtes médiatiques pour l’ancienne vice-ministre

La trajectoire de la haute fonctionnaire s’entremêle étroitement avec l’intelligentsia française. Après un premier mariage en Géorgie, elle épouse l’essayiste Raphaël Glucksmann en 2011. Le couple, qui a un fils prénommé Alexandre, finit par divorcer quelques années plus tard. En novembre 2015, elle apparaît encore publiquement au cimetière du Père-Lachaise pour assister aux obsèques de son ex-beau-père, le philosophe André Glucksmann.

Cependant, son exposition médiatique la rend vulnérable. En décembre 2015, un incident à l’aéroport de Kiev déclenche une vive polémique. Les autorités l’interceptent avec des bagages contenant une importante somme d’argent en liquide (estimée à plusieurs millions de dollars). Le ministre de l’Intérieur ukrainien doit intervenir personnellement pour la faire relâcher.

Entre justifications officielles et accusations souverainistes

Selon la version gouvernementale, ces fonds étaient parfaitement licites. Ils devaient couvrir ses frais d’hospitalisation et son accouchement à venir en France. Néanmoins, le chef des services secrets ukrainiens exprime publiquement des doutes sur un possible détournement de l’aide internationale. Par ailleurs, des opposants accusent régulièrement l’ancienne ministre d’avoir couvert les dérives autoritaires de l’ère Saakachvili en Géorgie.

Des années plus tard, ces allégations refont surface de manière orchestrée. En avril 2024, l’organisme français Viginum révèle que le réseau d’influence russe Portal 36 a réactivé ces anciennes rumeurs. L’objectif de cette campagne de désinformation consistait à déstabiliser politiquement son ex-mari, alors tête de liste aux élections européennes en France.

Une reconversion ciblée dans l’action humanitaire

Depuis le déclenchement de l’invasion russe en février 2022, Eka Zgouladze a réorienté son engagement vers le soutien aux civils. Elle fonde et dirige l’organisation humanitaire #UkraineUnify. Cette structure se spécialise exclusivement dans la prise en charge médicale des enfants vulnérables et des blessés de guerre.

Face aux blocages du fret aérien, elle déploie une méthode logistique atypique. Elle s’appuie sur ses anciens réseaux ministériels et sur les maires des villes assiégées pour transférer directement les fonds aux hôpitaux pédiatriques. Lors d’une interview, elle souligne la dignité des déplacés ukrainiens. Ces derniers refusent souvent le statut de réfugiés, espérant simplement un abri temporaire avant de reconstruire leur pays.

Aujourd’hui, l’itinéraire d’Eka Zgouladze illustre les immenses défis de la construction démocratique en Europe de l’Est. Son héritage reste partagé entre l’efficacité technique de ses réformes anti-corruption et les zones d’ombre inhérentes aux transitions politiques brutales qu’elle a pilotées. Reste à savoir si ce modèle d’intervention technocratique pourra inspirer la future reconstruction institutionnelle de l’Ukraine après le conflit.