Le cinéma français s’empare régulièrement des affaires les plus sombres de la République pour en révéler les rouages intimes. Sorti sur les écrans en février 2022, le long-métrage de Thierry de Peretti propose une captivante enquête sur un scandale d’État qui plonge le spectateur dans les coulisses de la lutte antidrogue. À travers une mise en scène rigoureuse et immersive, cette œuvre examine les liaisons dangereuses entre les forces de l’ordre et leurs informateurs.
En évitant les pièges du cinéma d’action traditionnel, le réalisateur livre un film de procédure particulièrement exigeant. Il met en lumière un système où la frontière entre policiers et délinquants devient poreuse, interrogeant directement la légitimité des méthodes policières contemporaines.
Les faits réels derrière la fiction : l’affaire François Thierry
L’intrigue s’inspire directement de faits réels qui ont secoué l’institution policière française au milieu des années 2010. Le point de départ de l’affaire remonte au 17 octobre 2015, lors d’une saisie spectaculaire par les douanes de 7 tonnes de cannabis stockées dans des camionnettes à Paris. Cette opération très médiatisée va rapidement révéler les secrets de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS).
Quelques mois plus tard, un ancien infiltré de l’office décide de briser le silence. Hubert Avoine dénonce alors les méthodes de son ancien patron, François Thierry, auprès du parquet de Paris puis du quotidien Libération. En mai 2016, les révélations du journal accusent le patron des stups de diriger un véritable trafic d’État. Cette collaboration étroite entre le lanceur d’alerte et le journaliste Emmanuel Fansten débouchera sur la publication d’un ouvrage majeur en mars 2017.
Une transposition fictionnelle portée par un trio d’acteurs majeurs
Pour porter cette histoire complexe à l’écran, le cinéaste Thierry de Peretti a choisi de modifier l’identité des protagonistes tout en conservant la structure de leur relation. L’infiltré Hubert Avoine devient Hubert Antoine, magistralement incarné par Roschdy Zem qui lui insuffle une opacité fascinante. Le journaliste Emmanuel Fansten prend les traits de Stéphane Vilner, joué par Pio Marmaï, tandis que le haut fonctionnaire de police est interprété par Vincent Lindon.
Le film s’attache à décrire la relation de confiance et l’amitié inattendue qui se nouent entre le journaliste et sa source. Le tournage s’est d’ailleurs déroulé en grande partie dans les locaux de Libération, avec la participation de véritables salariés du journal pour renforcer le réalisme des scènes de rédaction.
Une mise en scène au service de l’incertitude
Sur le plan formel, le réalisateur et sa directrice de la photographie, Claire Mathon, ont fait des choix artistiques radicaux. Ils ont notamment opté pour un format d’image presque carré, qui force le spectateur à scruter chaque détail du cadre. Ce travail visuel exigeant a d’ailleurs permis au film de remporter le prix de la meilleure image au Festival de San Sebastian.
Cette mise en scène refuse le sensationnalisme pour se concentrer sur la parole, les écoutes et les réunions de rédaction. Le film maintient une ambiguïté constante sur les motivations réelles d’Hubert Antoine, laissant planer le doute sur son statut de lanceur d’alerte intègre ou de trafiquant opportuniste cherchant à se venger.
La force de cette enquête sur un scandale d’État réside ainsi dans son refus des réponses simplistes. Alors que le véritable François Thierry a été renvoyé devant la cour d’assises pour faux en écriture publique, le long-métrage continue de questionner la légitimité d’une lutte antidrogue qui utilise les méthodes de ceux qu’elle combat.
