Portrait d Alain Françon assis à une table de travail avec des documents, sur le plateau d un théâtre

Alain Françon : itinéraire d’un grand maître du théâtre et passeur d’écritures

Figure majeure du théâtre public français depuis plus de cinquante ans, Alain Françon a profondément marqué le paysage scénique contemporain. Né en 1945 à Saint-Étienne au sein d’un milieu modeste, cet artisan rigoureux a bâti une trajectoire exemplaire, depuis l’effervescence de la décentralisation jusqu’aux plus prestigieuses scènes nationales.

Son parcours se distingue par une fidélité absolue à l’écriture dramatique. Refusant les artifices décoratifs et la séduction facile, il s’attache à révéler la structure intime des textes pour faire entendre la parole des auteurs face aux fractures du monde moderne.

De la décentralisation militante aux institutions dramatiques

Les années d’apprentissage et l’aventure du Théâtre éclaté

Après des études d’histoire de l’art à Lyon, le futur metteur en scène découvre sa vocation sous le regard de la Comédie de Saint-Étienne, alors animée par Jean Dasté. En 1971, il franchit une étape décisive en participant à la création d’un collectif indépendant à Annecy, baptisé le Théâtre éclaté, aux côtés de comédiens tels qu’André Marcon et Christiane Cohendy.

Pendant près de deux décennies, la troupe mène un travail engagé sur le terrain. Elle propose des interventions directes dans les quartiers tout en explorant un vaste répertoire, mêlant Bertolt Brecht, Henrik Ibsen et des créations contemporaines signées Michel Vinaver ou Marie Redonnet.

La direction des grands théâtres publics

Cette expérience collective ouvre les portes des institutions. De 1989 à 1992, Alain Françon prend la tête du CDN de Lyon au Théâtre du Huitième, où il monte notamment Georges Feydeau et Jean Racine. Il fonde ensuite le Centre dramatique national de Savoie, inaugurant une implantation partagée entre Annecy et Chambéry.

En novembre 1996, l’homme de théâtre succède à Jorge Lavelli à la direction du Théâtre national de la Colline. Durant quatorze années, jusqu’en janvier 2010, il transforme l’établissement parisien en un foyer ardent des dramaturgies vivantes, invitant des écritures exigeantes comme celles de Michel Deutsch, Daniel Danis ou Heiner Müller.

Après son départ de La Colline, il poursuit son exploration au sein de sa propre compagnie, Le Théâtre des nuages de neige. Il y conçoit plus d’une quinzaine de spectacles salués, alternant pièces classiques et textes contemporains.

La dramaturgie selon Alain Françon : dépouillement et rigueur

Déplier le texte sans artifice décoratif

L’esthétique développée par le metteur en scène français repose sur une épure radicale. Loin de tout décorativisme, ses spectacles s’appuient sur la précision des lumières, la clarté de l’espace et le respect scrupuleux de la partition verbale. L’espace scénique, souvent confié à son scénographe attitré Jacques Gabel, privilégie des lignes sobres qui mettent en valeur le corps des interprètes.

Pour lui, le travail de répétition constitue « la première assemblée humaine » destinée à arracher du sens au désordre ambiant. Sa direction d’acteurs récuse les représentations figées pour dessiner des figures mouvantes et complexes, incarnées fidèlement par des complices de longue date comme Dominique Valadié, sa compagne à la ville, ou Carlo Brandt.

Le passeur des pièces d’Edward Bond et des classiques modernes

Le rôle de passeur d’Alain Françon s’illustre particulièrement dans sa relation avec l’auteur britannique Edward Bond. Dès les années 1990, il fait découvrir au public français des textes majeurs comme La Compagnie des hommes et la trilogie des Pièces de guerre, avant de faire entrer le dramaturge au répertoire de la Comédie-Française avec La Mer en 2016.

Parallèlement, le directeur de théâtre renouvelle en profondeur la lecture des maîtres modernes. Ses relectures d’Anton Tchekhov, d’Henrik Ibsen ou de Samuel Beckett font référence par leur acuité psychologique et leur refus du sentimentalisme.

L’épreuve de l’agression et la force du collectif

Le 17 mars 2021, la vie du metteur en scène bascule brutalement lors d’un déplacement pédagogique. Alors qu’il rejoint une école de théâtre dans le centre historique de Montpellier, il subit une violente attaque au cutter à la gorge. Grâce à l’intervention rapide de passants et de secours médicaux, il survit de justesse à cette grave blessure.

L’agresseur, interpellé peu après, est condamné par la cour d’assises de l’Hérault en décembre 2022 à une peine de réclusion criminelle de 25 ans. Malgré des séquelles physiques et psychologiques durables, Alain Françon a retrouvé le chemin des plateaux dès la fin de sa convalescence, soulignant que la solidarité de ses équipes avait représenté le plus puissant des remèdes.

Une reconnaissance critique jalonnée de récompenses

L’ensemble de cette carrière consacrée au plateau a reçu un accueil critique exceptionnel. Le créateur a ainsi remporté cinq Molières de la mise en scène, distinguant des répertoires très variés :

  • La Dame de chez Maxim de Georges Feydeau (1991)
  • Pièces de guerre d’Edward Bond (1995)
  • La Cerisaie d’Anton Tchekhov (2010)
  • Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (2016)
  • Un chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche (2024)

Le Syndicat de la critique a également couronné ses spectacles à de nombreuses reprises, notamment pour Avant la retraite de Thomas Bernhard ou La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux. De plus, son investissement constant auprès des jeunes acteurs dans les écoles nationales assure la transmission vivante de son savoir-faire.

Par son refus des effets tapageurs et son écoute attentive des grands dramaturges, Alain Françon rappelle que le théâtre demeure avant tout un art de la pensée partagée et de la parole libérée.


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