François Cusset assis à son bureau devant des étagères remplies de livres avec un stylo à la main

François Cusset : du succès de la French Theory à la critique du monde contemporain

Comment les idées traversent-elles les océans pour transformer les sociétés ? L’essayiste et universitaire François Cusset consacre ses recherches à décortiquer les circulations théoriques entre l’Europe et les États-Unis, tout en analysant les grandes fractures politiques de notre époque. Observateur aiguisé des mouvements contre-culturels et des replis conservateurs, il éclaire les mécanismes idéologiques qui façonnent notre présent.

Né le 9 mars 1969 à Boulogne-Billancourt, François Cusset grandit dans un environnement intellectuel stimulant aux côtés de sa sœur, l’écrivaine Catherine Cusset, et de son frère, le philosophe Yves Cusset. Son parcours singulier combine l’exigence académique, le journalisme culturel et une œuvre romanesque originale.

Un parcours forgé entre les campus parisiens et New York

Le parcours universitaire de François Cusset commence au sein des institutions les plus sélectives. Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, il complète sa formation en étudiant à Sciences Po Paris et à la Sorbonne. Il soutient ensuite en 2000 un doctorat en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Nanterre, avant d’y obtenir son habilitation à diriger des recherches en 2008.

Durant les années 1990, l’intellectuel et essayiste s’installe à New York. Cette immersion américaine oriente durablement son travail de recherche. Il y exerce d’abord comme rédacteur en chef d’une agence de presse, puis dirige le Bureau du livre français jusqu’en 2000. De retour en France, le chercheur associé au CNRS enseigne dans divers établissements prestigieux avant de devenir professeur de civilisation américaine à l’Université Paris Nanterre en 2009.

Très actif sur la scène internationale, l’universitaire français participe à de nombreux colloques hors de France et publie dans les deux langues. Il dirige également la collection « Penser/Croiser » aux éditions Les Prairies ordinaires et collabore régulièrement avec des revues et des radios publiques.

La « French Theory » et la métamorphose des pensées critiques

Le nom de François Cusset reste indissociable de son essai magistral paru en 2003 : French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis. Cet ouvrage étudie la façon dont les penseurs post-structuralistes français ont été lus, transformés et réinventés sur les campus américains à partir des années 1970.

Loin d’un simple transfert passif, l’auteur démontre que les universitaires d’outre-Atlantique ont bricolé ces concepts pour forger de nouveaux outils de contestation. Cette hybridation a nourri les études de genre, les théories postcoloniales et les politiques des minorités. Traduit dans une douzaine de langues, ce livre s’impose comme une référence incontournable de l’histoire intellectuelle transatlantique.

Le critique culturel prolonge cette réflexion à travers d’autres publications marquantes :

  • Queer Critics (2002), qui examine la relecture de la littérature française classique par les théories homosexuelles américaines.
  • Sylvère (2025), un hommage biographique consacré à l’éditeur Sylvère Lotringer, fondateur de la mythique revue Semiotext(e).
  • L’album graphique French Theory : Itinéraires d’une pensée rebelle (2025), co-scénarisé avec Thomas Daquin pour rendre cette histoire théorique accessible en bande dessinée.

Décrypter la droitisation et le déchaînement du monde

Au-delà des transferts académiques, François Cusset s’intéresse à l’histoire politique contemporaine. Dans La Décennie (2006), il analyse le tournant des années 1980 en France, marqué par le renoncement aux idéaux révolutionnaires et l’adhésion progressive au libéralisme économique.

Cette analyse s’élargit en 2016 avec son essai percutant La Droitisation du monde. L’universitaire y ausculte un cycle d’un demi-siècle de contre-révolution conservatrice engagé au lendemain de 1968. Selon lui, la domination actuelle repose sur une alliance tactique entre deux forces complémentaires :

  • La « droite des marchés », adepte de la dérégulation financière, du libre-échange et de l’affaiblissement de la puissance publique.
  • La « droite des valeurs », focalisée sur le conservatisme moral, l’identité nationale et l’ordre traditionnel.

Dans cette dynamique, le sociologue des idées met en garde contre l’illusion d’une technologie libératrice. Il souligne comment les smartphones et les applications quotidiennes captent l’attention militante au détriment des luttes sociales collectives. Pour résister à cette hégémonie, il préconise des formes d’organisation autonomes inspirées du zapatisme ou des travaux de John Holloway, visant à réinventer le quotidien sans nécessairement chercher à conquérir l’appareil d’État.

En 2018, son ouvrage Le Déchaînement du monde explore une autre facette de notre époque. L’auteur y soutient que la violence contemporaine n’a pas disparu : elle est devenue systémique, insidieuse et intégrée au fonctionnement des marchés mondialisés.

Prises de position, débats et controverses

Par ses diagnostics sans concession, François Cusset suscite des débats vifs au sein du paysage intellectuel français. Ses thèses sur le basculement réactionnaire ont notamment rencontré l’opposition du philosophe Jean-Claude Michéa. Ce dernier lui reproche d’homogénéiser la droite et de stigmatiser, sous couvert de sociologie, les attachements populaires légitimes.

Le chercheur s’engage également au cœur des controverses médiatiques les plus récentes. Dans son tract La Haine de l’émancipation (2023), il affirme que la panique morale autour du « wokisme » constitue un épouvantail idéologique réactionnaire. Selon son analyse, cette rhétorique sert principalement à disqualifier les revendications écologistes, féministes et antiracistes portées par les jeunes générations. Cette position a d’ailleurs donné lieu à un échange public contradictoire avec la sociologue Nathalie Heinich.

Fidèle à ses engagements critiques, l’universitaire participe régulièrement à des actions collectives. Il a notamment signé en 2015 des appels publics pour contester les restrictions liées à l’état d’urgence.

L’écriture romanesque comme laboratoire d’anticipation

Parallèlement à ses essais théoriques, François Cusset explore la fiction littéraire avec plusieurs romans parus aux éditions P.O.L. Son écriture romanesque prolonge ses préoccupations politiques sur un ton plus intime ou satirique :

  • À l’abri du déclin du monde (2012) : un premier roman choral où quatre anciens amis font revivre le souvenir fiévreux d’une journée d’émeute dans les rues de Paris.
  • Les Jours et les jours (2015) : un journal fictif qui entremêle interrogations philosophiques et divagations quotidiennes.
  • Finale Fantaisie (2021) : une fable sociale joyeuse mettant en scène quatre personnes âgées qui fondent une colocation communautaire pour échapper à l’hospice.
  • Petit Musc (2025) : un court récit satirique brossant les dérives des figures d’autorité modernes.

En croisant l’analyse des mouvements politiques, la sociologie de la culture et l’imagination narrative, François Cusset propose une grille de lecture stimulante des tensions contemporaines. Son œuvre offre des repères précieux à quiconque cherche à comprendre comment les idées naissent, s’affrontent et finissent par transformer notre vision du monde.


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