Portrait d'Henri Sellier travaillant sur des plans urbains devant une fenêtre donnant sur une cité-jardin

Henri Sellier : le pionnier visionnaire des cités-jardins et du logement social

Au début du XXe siècle, l’industrialisation galopante plonge les faubourgs parisiens dans un désordre sanitaire et social alarmant. Face aux taudis ouvriers et à l’insalubrité, Henri Sellier défend une ambition inédite : transformer l’organisation urbaine pour garantir la dignité, la santé et l’émancipation des classes populaires.

Homme d’action et théoricien rigoureux, le pionnier du logement social refuse de réduire les habitants à leur seule fonction de travailleurs. Dès ses premiers engagements, il imagine un aménagement concerté du territoire où les espaces verts, l’hygiène moderne et les services publics deviennent des biens communs accessibles à tous.

Des bancs berrichons aux ministères : les racines d’un engagement

Une formation d’excellence au service du monde du travail

Fils d’un ouvrier fondeur de canons à l’arsenal de Bourges et d’une commerçante, Henri Sellier grandit dans un milieu modeste et travailleur. Boursier méritant, il gravit les échelons scolaires jusqu’à intégrer l’École des hautes études commerciales de Paris, dont il sort diplômé en 1901, avant d’obtenir une licence en droit.

Ses premiers pas dans le secteur bancaire et commercial s’avèrent mouvementés en raison de ses activités militantes. Élu très jeune secrétaire du syndicat des employés de commerce, il rejoint ensuite l’administration centrale aux ministères du Commerce et du Travail pour y diriger les services du personnel.

L’ancrage réformateur et le socialisme municipal

Initié dès l’adolescence au socialisme révolutionnaire sous la tutelle d’Édouard Vaillant, il participe activement aux efforts de réunification socialiste dans le Cher au sein de la SFIO. Il puise également ses principes chez Jean Jaurès, Albert Thomas et dans le solidarisme de Léon Bourgeois.

Après les débats du Congrès de Tours en 1920, Henri Sellier privilégie l’action concrète et retrouve sa famille politique d’origine. Élu conseiller général de la Seine à partir de 1910, puis maire de Suresnes fin 1919, l’urbaniste de la banlieue rouge fait de sa commune un laboratoire d’expérimentation pour ses idées réformatrices.

Son expertise financière lui vaut d’être nommé rapporteur général du budget du département de la Seine. Cette responsabilité lui permet de comprendre les rouages administratifs indispensables au financement de grands projets publics.

Les cités-jardins : bâtir un nouvel art d’habiter

L’Office départemental et la planification francilienne

Pour surmonter la crise du logement, Henri Sellier crée et dirige l’Office public d’habitations à bon marché du département de la Seine. Il est convaincu que l’agglomération parisienne forme une unité naturelle dont l’aménagement doit dépasser les frontières communales historiques.

Afin de professionnaliser la discipline urbaine, il fonde avec l’historien Marcel Poëte l’École des hautes études urbaines ainsi que la revue La Vie Urbaine. Il préside également l’Union nationale des organismes d’habitations à loyers modérés pour diffuser des méthodes rigoureuses de gestion immobilière à l’échelle nationale.

En réunissant élus et techniciens, il impulse la création de l’Association française pour l’urbanisme et devient secrétaire général de l’Union amicale des maires de banlieue. Ces réseaux lui permettent de défendre une vision globale du Grand Paris bien avant l’heure.

Des quartiers modèles pensés pour la vie collective

Entre les deux guerres mondiales, le grand réformateur municipal coordonne la réalisation d’une quinzaine de cités-jardins remarquables en Île-de-France, dont celles de Suresnes, du Plessis-Robinson, de Drancy et de Boulogne. Ces ensembles planifiés combinent pavillons individuels et petits collectifs bordés de verdure.

Chaque quartier intègre dès sa conception des écoles, des crèches, des équipements médico-sociaux, des commerces et des maisons communes. Pour assurer la pérennité de ces lieux de vie, Henri Sellier théorise des critères équitables d’attribution et une prévention des dégradations locatives par l’éducation des résidents.

Son crédo repose sur une conviction profonde : assainir le cadre bâti constitue le moyen le plus efficace de préserver la santé des familles ouvrières et d’accroître le bien-être général.

Le laboratoire de Suresnes et le combat pour la santé publique

L’hygiène municipale élevée au rang de priorité

À la mairie de Suresnes, Henri Sellier met en œuvre une politique sanitaire globale sans équivalent en France. Il dote la ville de bains-douches modernes, d’un dispensaire d’avant-garde et de la célèbre crèche Darracq inaugurée en 1931.

Parmi ses plus grandes réalisations figure l’École de plein air construite sur les pentes du mont Valérien, spécialement conçue pour les enfants fragiles exposés aux maladies respiratoires. Les salles de classe vitrées et largement aérées favorisent le développement physique des élèves tout en maintenant un enseignement rigoureux.

Pour soustraire les jeunes citadins à la pollution des usines, la municipalité organise chaque été des colonies de vacances de huit semaines dans les campagnes du Cher. En 1939, les observateurs saluent cette rigueur en qualifiant les arrêtés de Suresnes de règlement sanitaire le plus sévère de France.

L’expérience gouvernementale au sein du Front populaire

Élu sénateur en 1935, Henri Sellier est appelé par Léon Blum pour diriger le ministère de la Santé publique en juin 1936. Durant cette parenthèse ministérielle, le père des cités-jardins applique à l’ensemble du pays les méthodes testées dans sa banlieue.

Dans un contexte d’urgence sociale, il engage une vaste simplification des textes législatifs sanitaires afin de rendre l’action de l’État plus lisible et efficace. Il structure la médecine préventive en déployant d’ambitieuses campagnes de prévention antituberculeuse.

Son action gouvernementale vise à réduire les pertes économiques considérables causées par les maladies évitables. Il rappelle souvent dans ses discours qu’environ 18 % de la perte du revenu national découle directement d’un état sanitaire défaillant chez les travailleurs.

Face à l’épreuve de la guerre : le courage des principes

Le refus de Vichy et la répression

Le 10 juillet 1940, Henri Sellier marque son attachement à la République en refusant de voter les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain. Cette attitude courageuse lui attire immédiatement l’hostilité du régime autoritaire naissant.

En mai 1941, le gouvernement de Vichy le révoque brutalement de sa mairie de Suresnes pour son opposition affichée aux nouvelles orientations politiques. Peu après, la police d’occupation l’arrête et l’envoie au camp d’internement de Compiègne, où sa santé se détériore rapidement avant sa libération.

Malgré les menaces constantes, il rejette toute compromission avec les partisans de la collaboration. Dans la clandestinité, il participe activement aux premières réunions du Comité d’action socialiste pour préparer la reconstruction démocratique du pays.

Disparition et mémoire vivante

Épuisé par ces épreuves et affaibli par une attaque d’hémiplégie, Henri Sellier s’éteint à Suresnes le 24 novembre 1943 à l’âge de 59 ans. Lors de ses funérailles au cimetière Carnot, une foule nombreuse bravant les interdictions d’attroupement vient rendre un dernier hommage au maire bâtisseur.

Aujourd’hui, une vaste collection de documents et d’objets personnels est précieusement conservée au Musée d’Histoire Urbaine et Sociale de Suresnes. Ce fonds témoigne de la cohérence d’un parcours tout entier dévoué au progrès collectif.

En articulant l’architecture, la sociologie et l’hygiène au sein d’une même vision politique, Henri Sellier a posé les fondations de l’aménagement urbain moderne. Son œuvre rappelle que la qualité des logements et l’accès aux espaces verts demeurent des leviers essentiels pour bâtir des villes équitables.


Publié le

dans

par