Dans les années d’après-guerre, la Bretagne cherche un nouveau souffle pour sortir de son isolement historique. C’est sous l’impulsion d’un homme à la double casquette d’universitaire et de bâtisseur, Henri Fréville, que la capitale bretonne va connaître une transformation sans précédent, passant d’une cité provinciale endormie à une métropole moderne et dynamique.
Pendant près d’un quart de siècle, cet intellectuel engagé a façonné le visage de Rennes, tout en menant de front une brillante carrière d’historien. Son parcours illustre la rencontre féconde entre la rigueur de la recherche scientifique et l’ambition politique au service d’un territoire en pleine mutation.
De la chaire universitaire aux réseaux de la Résistance
Né dans le Pas-de-Calais à la fin de l’année 1905, le jeune étudiant brillant s’oriente rapidement vers des études supérieures d’histoire. Après avoir décroché l’agrégation à la Sorbonne, il s’installe en Bretagne en 1932 pour enseigner au lycée de garçons de Rennes. C’est le début d’un attachement profond et durable à cette région d’adoption, dont il va explorer les moindres recoins de l’histoire moderne.
Cependant, la Seconde Guerre mondiale interrompt brutalement ses travaux académiques. Mobilisé en 1939, capturé à Dunkerque, il passe près de trois ans de captivité dans un Stalag allemand. À son retour en France en 1943, il choisit immédiatement de s’engager dans la Résistance. Ses compétences intellectuelles et son sens de l’organisation le désignent naturellement pour devenir le délégué régional à l’Information pour l’ensemble de la Bretagne.
À la Libération, son rôle devient encore plus stratégique. Il est nommé directeur de cabinet du commissaire de la République, le résistant Victor Le Gorgeu, et doit gérer l’urgence de la reconstruction administrative. En parallèle, Henri Fréville reçoit la lourde tâche de présider la commission de re-parution de la presse. Il orchestre ainsi avec fermeté l’épuration des médias collaborationnistes locaux tout en posant les bases d’un paysage médiatique régional profondément renouvelé.
Une fois le calme revenu, l’historien breton retrouve les bancs de l’université. Il soutient en 1953 une thèse monumentale sur l’Intendance de Bretagne au XVIIIe siècle, un travail de recherche colossal qui lui permet d’obtenir le prestigieux Grand Prix Gobert de l’Académie française. Cette réussite académique confirme son statut d’expert incontesté des institutions bretonnes, qu’il continuera d’enseigner à la Faculté des lettres de Rennes jusqu’au début des années 1970.
Le bâtisseur de la métropole rennaise des Trente Glorieuses
Mais son destin ne se limite pas aux bibliothèques universitaires. Entré au conseil municipal dès 1947 sous l’étiquette du Mouvement républicain populaire (MRP), Henri Fréville franchit un cap décisif en devenant maire de Rennes en 1953. Son élection, survenue dans un climat politique local particulièrement tendu, marque le début d’un long règne de vingt-quatre ans, coïncidant avec l’âge d’or des Trente Glorieuses.
Sous sa direction, la ville de Rennes fait face à un défi démographique titanesque, accueillant plus de cent mille nouveaux habitants en un quart de siècle. Pour loger cette population croissante, l’édile rennais lance de vastes chantiers d’aménagement urbain. C’est ainsi que sortent de terre de nouveaux quartiers modernes, à l’image de Maurepas, de Villejean ou de la ZUP Sud, transformant radicalement la physionomie de la commune.
Par ailleurs, le maire comprend que le développement résidentiel doit s’accompagner d’un puissant essor économique. En 1958, il réussit un coup de maître en favorisant l’implantation de la gigantesque usine Citroën à La Janais, premier grand site d’assemblage du constructeur hors de la région parisienne. Cette industrialisation massive offre des milliers d’emplois aux familles bretonnes et propulse la ville dans la modernité industrielle.
Parallèlement à cette industrialisation, Henri Fréville s’efforce de faire de Rennes une véritable métropole de recherche et de savoir. Il soutient activement l’expansion des infrastructures universitaires, qui aboutit à la scission de l’université en deux pôles distincts, Villejean pour les lettres et Beaulieu pour les sciences. Il encourage également la création d’un pôle technologique fort, jetant les bases d’une spécialisation dans les télécommunications et l’électronique de pointe.
Un centriste humaniste au cœur de la vie politique nationale
Parallèlement à sa gestion locale, Henri Fréville s’impose comme une figure politique de premier plan à l’échelle départementale et nationale. Disciple du républicain-démocrate Marc Sangnier et influencé par la pensée personnaliste d’Emmanuel Mounier, il défend des valeurs de progrès social teintées de démocratie chrétienne. Il préside ainsi le Conseil général d’Ille-et-Vilaine pendant dix ans et siège successivement à l’Assemblée nationale puis au Sénat.
Au Parlement, le sénateur d’Ille-et-Vilaine se distingue par son indépendance d’esprit et son progressisme social. En 1974, alors que les débats de société divisent profondément la droite et le centre, il est l’un des deux seuls parlementaires de son département à voter en faveur de la loi Veil dépénalisant l’avortement. Il soutient également l’abaissement de la majorité civile à 18 ans et la création officielle des régions françaises.
Les tensions de la fin de mandat et l’affrontement avec le nationalisme
Pourtant, la décennie 1970 marque le début d’une période plus difficile pour l’ancien maire de Rennes. Dans un contexte de forte polarisation politique, son positionnement centriste est de plus en plus contesté par la gauche montante. Ses opposants dénoncent le coût financier élevé de sa politique de rénovation urbaine, l’endettement de la commune et ce qu’ils considèrent comme un délaissement des priorités sociales au profit de projets de prestige.
La contestation culmine en 1976 avec la parution d’un pamphlet à charge rédigé par le socialiste Michel Phlipponneau. Ce texte déstabilise profondément Henri Fréville, tant sur le plan politique que personnel. Fatigué par les attaques et désireux de se consacrer à ses travaux d’écriture, l’édile annonce qu’il ne briguera pas de nouveau mandat en 1977. Son dauphin désigné sera lourdement battu l’année suivante par la liste d’union de la gauche menée par Edmond Hervé.
Cette fin de carrière politique est également assombrie par des violences physiques. Retiré des affaires publiques, l’historien se consacre à l’étude des dérives du mouvement nationaliste breton durant la Seconde Guerre mondiale, en s’appuyant sur des archives militaires allemandes inédites. En réaction à ces recherches sensibles, son domicile personnel est visé en août 1975 par un attentat à la bombe revendiqué par le FLB (Front de Libération de la Bretagne).
Un héritage mémoriel et urbain durable
Malgré ces turbulences, Henri Fréville consacre ses dernières années à publier le fruit de ses recherches historiques. Ses ouvrages rigoureux sur la presse sous l’Occupation et ses Archives secrètes de Bretagne font aujourd’hui référence pour comprendre cette période complexe de l’histoire régionale. Son fils, Yves Fréville, poursuivra cette tradition d’engagement public en devenant à son tour parlementaire d’Ille-et-Vilaine.
Aujourd’hui, l’empreinte de ce maire visionnaire reste omniprésente dans le quotidien des Rennais. Son nom a été attribué à l’une des artères principales du sud de la ville, à une station majeure du métro de Rennes, ainsi qu’à un amphithéâtre de l’Université Rennes II qu’il avait contribué à fonder. Ses volumineuses archives personnelles sont désormais conservées par le département, offrant aux chercheurs un gisement inestimable sur l’histoire politique de la Bretagne au XXe siècle.
En traversant la métropole rennaise contemporaine, de ses quartiers résidentiels à ses pôles de haute technologie, on mesure la justesse des choix de ce bâtisseur pragmatique. Henri Fréville a su transformer une capitale provinciale en un centre économique et universitaire majeur, tout en léguant une œuvre d’historien indispensable à la mémoire collective bretonne.






