Comment un chercheur reconnu, spécialiste des rouages du pouvoir pontifical, se retrouve-t-il au cœur d’une tempête politique et disciplinaire ? Le parcours de Julien Théry illustre avec force la porosité croissante entre la recherche académique, le militantisme et l’exposition sur les réseaux sociaux. Longtemps salué pour ses travaux sur l’Inquisition, l’universitaire lyonnais fait face aujourd’hui à une mise à l’écart inédite.
Cette situation met en lumière les tensions contemporaines autour de la liberté d’expression des enseignants-chercheurs. Elle pose aussi la question de la frontière entre le débat scientifique et le militantisme numérique.
De l’École des chartes à l’université : l’ascension d’un médiéviste
Né en 1971, Julien Théry, également connu sous le nom de Julien Théry-Astruc, choisit très tôt de se consacrer à l’étude du Moyen Âge. Après avoir décroché l’agrégation d’histoire en 1995, il intègre la prestigieuse École nationale des chartes. Il en sort diplômé archiviste-paléographe en 2000, après avoir soutenu une thèse d’école consacrée au procès de Bernard de Castanet, l’évêque d’Albi. Ce travail initial jette les bases de ses futures recherches sur les structures judiciaires et politiques de l’Église médiévale.
Par la suite, l’historien poursuit son cursus sous la direction du grand médiéviste Jacques Chiffoleau. En 2003, il soutient avec succès sa thèse de doctorat consacrée au gouvernement et à la contestation au temps de la théocratie pontificale. Membre de l’École française de Rome, il commence sa carrière d’enseignant à l’université de Montpellier, où il obtient son habilitation à diriger des recherches en 2010. Nommé professeur des universités, le chercheur rejoint l’université Lumière-Lyon-II en 2015, s’affirmant comme une référence au sein du laboratoire CIHAM.
L’art de gouverner : déconstruire les mythes de l’Inquisition
Au cœur de sa démarche scientifique, Julien Théry explore les relations complexes entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique dans l’Occident médiéval. Ses travaux sur la justice criminelle et les procédures inquisitoires éclairent la manière dont l’Église a construit son hégémonie. Il s’est notamment illustré par sa traduction et sa présentation du célèbre Livre des sentences de l’inquisiteur Bernard Gui, un ouvrage de référence réédité à plusieurs reprises. À travers ces analyses, il décrypte comment la rumeur publique, ou fama, devenait un outil de gouvernement redoutable pour traquer les déviances.
Un regard critique sur les cathares et les Templiers
En outre, l’historien s’impose comme l’un des chefs de file d’un courant historiographique novateur qui conteste l’existence d’une Église cathare structurée. Aux côtés de chercheurs anglophones, il préfère analyser les mouvements dits hérétiques comme des formes de résistance locale face à la centralisation de Rome. Par ailleurs, ses travaux sur le procès des Templiers renouvellent profondément le sujet. Selon lui, la chute de l’ordre illustre avant tout la volonté du roi de France, Philippe le Bel, d’imposer une véritable « religion royale » supérieure à l’autorité du pape.
Plus récemment, Julien Théry a choisi de porter ses connaissances historiques devant le grand public. Il publie ainsi en 2025 un ouvrage de vulgarisation dans lequel il s’attaque aux grands récits nationaux, depuis les Gaulois jusqu’aux conflits contemporains. Cette volonté de s’adresser à la cité se manifeste également à travers ses multiples engagements médiatiques.
L’historien dans la cité : du militantisme au combat médiatique
Parallèlement à ses recherches, le spécialiste du Moyen Âge s’engage activement dans le paysage médiatique de gauche. Dès septembre 2018, il produit et anime l’émission hebdomadaire d’histoire « La Grande H » sur la webtélé Le Média. Cet engagement prend une tournure plus managériale lorsqu’il accepte de présider l’entreprise de presse éditrice entre 2019 et 2021. Durant cette période agitée, il doit notamment gérer de vives tensions internes, marquées par le licenciement conflictuel du directeur de la rédaction Denis Robert. Proche de la France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon, il incarne alors une voix intellectuelle résolument engagée.
La tempête numérique : caricatures, boycott et accusations d’antisémitisme
Toutefois, cette double casquette d’universitaire et de militant expose Julien Théry à de violentes controverses qui vont finir par ébranler sa carrière. Le point de rupture survient à l’automne 2025. En septembre, l’enseignant-chercheur relaie sur ses réseaux sociaux une critique virulente contre une tribune de personnalités opposées à la reconnaissance immédiate de l’État palestinien. En qualifiant les signataires de « génocidaires à boycotter », il déclenche une vague d’indignation. Rapidement, des associations comme la Licra dénoncent des méthodes inacceptables, poussant la présidence de l’université Lyon-II à effectuer un signalement au procureur de la République.
La polémique s’envenime quelques semaines plus tard lorsque le syndicat étudiant UNI exhume un autre message publié par l’historien en janvier 2024. Ce visuel, représentant un homme caricaturé portant une kippa en train de dérober un portefeuille, suscite une réprobation immédiate. Devant l’ampleur du scandale, la présidente de l’université de Lyon-II décide de prononcer la suspension à titre conservatoire de Julien Théry en décembre 2025. Bien que l’intéressé présente ses excuses pour ce partage qu’il qualifie d’erreur d’appréciation, il dénonce une cabale politique visant à le faire taire.
Une lourde sanction disciplinaire sans traitement
La sanction définitive tombe quelques mois plus tard. Le 18 juin 2026, la section disciplinaire de l’université Lumière-Lyon-II prononce une sanction particulièrement lourde à l’encontre de Julien Théry. L’instance le condamne à une interdiction d’exercer ses fonctions pour une durée de 18 mois, accompagnée d’une privation totale de son traitement. Les juges universitaires ont estimé que ses publications constituaient un manquement grave aux devoirs de dignité, de mesure et d’exemplarité qui s’imposent à tout enseignant du supérieur.
Un monde universitaire profondément divisé
Cette affaire dépasse largement le cadre individuel de Julien Théry et fracture profondément la communauté académique. D’un côté, ses détracteurs, parmi lesquels figurent le Crif et plusieurs responsables politiques, estiment que la sanction est pleinement justifiée face à des propos jugés antisémites. À l’inverse, l’historien reçoit le soutien actif de la CGT, de militants politiques et de nombreux collègues universitaires. Ces derniers dénoncent une dérive répressive et une tentative de censure des voix pro-palestiniennes.
L’avenir dira si cette sanction de 18 mois apaisera les tensions ou si elle contribuera à polariser encore davantage les débats au sein des universités françaises. En attendant, ce cas d’école rappelle que la frontière entre l’arène publique et la chaire universitaire reste un terrain hautement inflammable.






