Pour plusieurs générations de téléspectateurs, les premières notes d’un générique joyeux et la silhouette débonnaire d’un grand dinosaure orange incarnent le souvenir indélébile de l’enfance. Derrière cette révolution culturelle du petit écran se trouve Christophe Izard, concepteur et producteur qui a profondément transformé le paysage audiovisuel français dès les années 1970. En bâtissant des univers poétiques et éducatifs, il a su s’adresser aux enfants avec bienveillance et respect.
Homme de culture issu d’une lignée d’intellectuels et d’artistes, ce créateur a occupé une place stratégique à l’ORTF, sur TF1 puis sur le service public. Son parcours témoigne d’une constante volonté d’innover, depuis les comédies musicales télévisées jusqu’aux séries d’animation contemporaines, tout en découvrant des visages majeurs de l’audiovisuel. Retour sur la trajectoire d’un bâtisseur qui a donné ses lettres de noblesse aux programmes pour la jeunesse.
Des clubs de jazz aux plateaux de l’ORTF
Né le 30 mai 1937 dans le septième arrondissement de Paris, Christophe Izard grandit au sein d’un environnement familial particulièrement stimulant. Son père, l’avocat et homme politique Georges Izard, a cofondé la célèbre revue Esprit avant de rejoindre l’Académie française. Sa famille compte également des figures religieuses et universitaires de premier plan, à l’image du cardinal Jean Daniélou et de l’indianiste Alain Daniélou. Pourtant, le jeune homme choisit d’abord une voie buissonnière guidée par la passion artistique.
Après l’obtention de son baccalauréat et des études de droit, il se tourne vers la musique en qualité de saxophoniste de jazz. Cette immersion dans le milieu des rythmes et de la nuit parisienne lui ouvre les portes du journalisme. Encouragé par l’écrivain et musicien Boris Vian, il intègre la rédaction de Jazz Magazine. Il devient ensuite chroniqueur musical pour de grands titres de la presse écrite, notamment France-Soir et Le Journal du dimanche. Proche de la scène artistique, il est même le témoin de mariage de Chantal Goya et Jean-Jacques Debout en 1966.
Premiers succès de variétés à la télévision
Cette solide expérience journalistique et musicale conduit Christophe Izard vers l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) en 1968. Il y fait ses armes en tant que producteur d’émissions de variétés populaires comme Tilt, L’invité du dimanche et À l’affiche du monde. Cette dernière lui vaut d’ailleurs le prix du meilleur homme de télévision en 1970.
Curieux et touche-à-tout, il collabore également à la rédaction du journal télévisé Info Première. En 1971, il imagine et produit la comédie musicale télévisée La Lucarne magique, diffusée sur la première chaîne. Ce projet ambitieux rassemble des artistes variés tels que Charles Trenet, Sheila, Michel Polnareff, Carlos et Michel Fugain, tout en confiant des apparitions décalées aux présentateurs Léon Zitrone et Denise Glaser. Cette réussite confirme son talent pour marier musique, divertissement et imaginaire.
La naissance de Casimir et le phénomène de L’Île aux enfants
En 1974, la direction de la télévision charge Christophe Izard d’adapter un format éducatif américain pour le public français. Le projet s’appuie initialement sur le concept de Sesame Street, produit par le Children Television Workshop. Cependant, le producteur souhaite apporter une touche proprement hexagonale en concevant des séquences de plateau originales pour entourer les modules importés.
C’est ainsi qu’il imagine un personnage central inédit en collaborant avec le marionnettiste Yves Brunier. D’abord envisagé sous les traits d’un kangourou ou d’un perroquet, le protagoniste devient un dinosaure vert baptisé Plocus, avant d’adopter une couleur orange éclatante et le nom de Casimir, choisi sur un calendrier. Entouré de comédiens en chair et en os comme François, Julie ou le facteur monsieur Du Snob, ce monstre gentil s’installe dans un décor chaleureux et rassurant.
La fabrique d’un mythe intergénérationnel
Le succès de L’Île aux enfants est immédiat lors de son lancement sur la Troisième chaîne couleur avant de rejoindre TF1. Christophe Izard rédige lui-même les premiers scénarios ainsi que les textes des chansons, dont le célèbre générique d’ouverture. Soucieux de l’impact psychologique de ses histoires, il consulte des pédagogues pour concevoir des intrigues bienveillantes favorisant le vivre-ensemble et l’éveil des tout-petits.
L’émission installe durablement des éléments cultes dans la mémoire collective. La fameuse recette du gloubi-boulga, composée d’un mélange culinaire improbable de confiture de fraises, de bananes, de chocolat râpé, de moutarde forte et de saucisse tiède, devient une expression courante du langage familier. Entre 1974 et 1982, près de mille épisodes accompagnent le goûter des écoliers, érigeant le créateur de Casimir au rang de référence absolue de la programmation jeunesse.
L’âge d’or des programmes jeunesse sur TF1
Nommé directeur des programmes pour la jeunesse de TF1 en janvier 1975 sous la responsabilité d’Éliane Victor, Christophe Izard structure une grille complète destinée aux enfants et aux adolescents. Il conçoit Les Visiteurs du mercredi, un grand rendez-vous pluridisciplinaire mêlant reportages, séries, bricolages et dessins animés comme Barbapapa. L’émission se décline également pendant les vacances scolaires avec Les Visiteurs de Noël.
Le responsable multiplie les créations audacieuses tout au long des années 1970 et 1980. Il supervise notamment les programmes suivants :
- Brok et Chnok (1975), mettant en scène deux extraterrestres découvrant la Terre ;
- Les Aventures de Plume d’Élan (1979-1981) et Les Poï-Poï (1979) ;
- 1 rue Sésame, adaptation officielle enrichie des marionnettes Toccata et Mordicus ;
- Le Village dans les nuages (1982-1985), successeur poétique de son premier grand succès ;
- Mercredi-moi tout, Les Pieds au mur et Salut les Mickey (1983) ;
- Le rendez-vous musical et ludique Vitamine, suivi en 1987 par l’émission Zappe ! Zappeur.
Un dénicheur de talents pour le petit écran
Au-delà de ses talents d’écriture, le pionnier de la jeunesse à la télévision possède une intuition remarquable pour repérer les futurs grands animateurs. Il offre leurs premiers rôles télévisuels majeurs à des personnalités débutantes en leur confiant les rênes de l’animation ou de rubriques spécialisées au sein de ses émissions.
C’est sous sa direction que Dorothée fait ses premiers pas marquants aux Visiteurs du mercredi avant de rejoindre le service public. Il met également en avant de jeunes talents comme Patrick Sabatier, le futur ministre et écologiste Nicolas Hulot, le magicien Gilles Arthur, ou encore des figures populaires telles que Claude Pierrard, Douchka et le duo formé par Alexandre Marcellin et Sam Choucka. Son département devient une véritable pépinière pour l’ensemble du secteur audiovisuel français.
Le virage du service public et l’essor de l’animation
Le paysage télévisuel bascule en mai 1987 avec la privatisation de TF1. Évincé de son poste au profit de Dorothée, Christophe Izard quitte la première chaîne mais poursuit activement son travail de producteur indépendant avec sa structure Calipa Productions. Il adapte notamment pour la télévision Les Frustrés, la bande dessinée satirique de Claire Bretécher.
En 1988, il rejoint Antenne 2 pour prendre la succession de Jacqueline Joubert à la tête de l’unité jeunesse. Accompagné de plusieurs fidèles collaborateurs, il impulse une nouvelle dynamique sur la deuxième chaîne en créant des émissions matinales et pédagogiques comme Calin Matin, Graffitis 5-15, Croque-matin, puis plus tard Hanna-Barbera Dingue Dong, Mercredi mat’ et Sam’di mat’. Cette période lui permet de diversifier les formats tout en maintenant une exigence éditoriale élevée.
Les séries animées et les grands succès narratifs
Au début des années 1990, le célèbre producteur de télévision s’oriente résolument vers la création de dessins animés. Il rejoint la société France Animation en 1991 comme directeur des productions et auteur. Son sens du récit et son expérience des rythmes jeunesse lui permettent de superviser la conception de séries emblématiques diffusées à l’échelle internationale.
Parmi ses contributions majeures figure Albert le cinquième mousquetaire (1994), série humoristique où un petit héros ingénieux armé d’un tromblon à spaghetti résout les crises du royaume de France. Il participe également à l’écriture et à la production de séries remarquées comme La Légende de Croc-Blanc, Chip & Charly, Gadget Boy, Les Babalous, Urmel ou encore Souris des villes, souris des champs. Cette étape confirme sa capacité à adapter son savoir-faire aux mutations industrielles du dessin animé moderne.
Controverses juridiques et dernières transmissions
La fin de sa carrière est néanmoins marquée par une longue controverse judiciaire internationale autour de la série d’animation Robinson Sucroë, produite en collaboration avec le studio canadien Cinar en 1995. L’auteur québécois Claude Robinson engage une bataille judiciaire pour contrefaçon, affirmant que le dessin animé reprend illicitement les éléments essentiels de son projet original intitulé Les Aventures de Robinson Curiosité.
Dans cette procédure complexe, Christophe Izard est mis en cause pour avoir apposé sa signature sur le concept original de la coproduction. Après de longues années d’instruction devant les tribunaux québécois, une décision définitive rendue à Ottawa par la Cour suprême du Canada confirme en décembre 2013 la condamnation solidaire des producteurs et de leurs cosignataires pour violation du droit d’auteur.
L’héritage vivant d’un précurseur de l’audiovisuel
Parallèlement à ces péripéties judiciaires, le créateur consacre ses dernières années professionnelles au partage de son expérience. Il enseigne l’écriture de scénarios pour l’animation à l’École des Métiers du Cinéma d’Animation (EMCA) à Angoulême, désireux de transmettre les techniques d’écriture aux nouvelles générations de dessinateurs et de réalisateurs.
Collaborant fidèlement avec l’équipe d’Osibo Productions pour valoriser son patrimoine audiovisuel, il s’éteint le 31 juillet 2022 à l’âge de 85 ans à son domicile francilien d’Achères-la-Forêt. Sa disparition suscite une vive émotion chez des millions d’anciens jeunes téléspectateurs, incitant les institutions culturelles à rendre un hommage appuyé à sa carrière exceptionnelle. Romancier policier à ses heures et bâtisseur d’émotions collectives, Christophe Izard aura démontré que le respect de l’enfance constitue le plus sûr garant d’une œuvre télévisuelle durable.






