Silhouette élégante reconnaissable à son nœud papillon et sa moustache impeccable, Jean Ferniot a traversé plus d’un demi-siècle de vie intellectuelle et médiatique en France. Disparu en juillet 2012 à l’âge de 93 ans, cet observateur attentif a marqué son époque par un style incisif, une vaste culture et une curiosité insatiable.
Tour à tour grand reporter politique, éditorialiste respecté, romancier primé et critique gastronomique influent, l’homme incarnait une certaine idée du journalisme d’après-guerre, alliant rigueur de l’analyse et art de vivre.
Des racines populaires aux feux de l’actualité politique
Né le 10 octobre 1918 dans le 14e arrondissement de Paris, Jean Ferniot revendiquait volontiers ses origines franc-comtoises et bretonnes, se rappelant souvent petit-fils de bûcheron. Son père travaillait comme fonctionnaire à l’École des mines et sa mère, d’origine modeste, disparaît alors qu’il n’a que huit ans. Élevé dans la foi catholique, il envisage un temps la prêtrise avant de poursuivre ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand.
La guerre bouleverse toutefois ses projets. Mobilisé lors des combats de 1940 contre l’armée allemande, il fait preuve de courage et reçoit la Croix de guerre 1939-1945. À la Libération, il s’oriente définitivement vers la presse.
Il fait ses premières armes à l’Agence France-Presse dès 1944. Très vite remarqué pour la clarté de son jugement, il prend la direction du service politique du quotidien Franc-Tireur, poste qu’il occupe pendant plus d’une décennie, de 1945 à 1957. Ce parcours initial forge sa méthode : précision des faits, écoute des acteurs et indépendance d’esprit.
Une voix majeure de la presse, de la radio et de l’écran
Durant les décennies suivantes, Jean Ferniot s’impose au cœur des rédactions les plus prestigieuses du pays. Il rejoint d’abord L’Express, puis prend la tête du service politique de France-Soir entre 1959 et 1963. Il retrouve ensuite le célèbre hebdomadaire pour en assurer la corédaction en chef avec René Guyonnet jusqu’en 1966, avant de revenir à France-Soir comme éditorialiste quotidien et rédacteur en chef adjoint.
Parallèlement à la presse écrite, les auditeurs découvrent ses analyses à la radio. De 1967 à 1983, l’éditorialiste français livre ses chroniques politiques sur les ondes de Radio-Luxembourg (RTL), apportant chaque matin un éclairage direct sur les coulisses du pouvoir.
À la télévision, sa présence captive un large public. Concepteur et animateur d’émissions culturelles et de débats, il participe à des rendez-vous marquants comme L’Avocat du diable, Italiques, De vive voix ou Le Livre du mois. Sa passion pour l’échange et la scène le conduit même à faire une brève incursion au cinéma en 1970, dans le long-métrage Du soleil plein les yeux.
« L’Oncle » de la gastronomie française et défenseur du terroir
Au-delà de la politique, le chroniqueur gastronomique a exercé une influence déterminante sur la reconnaissance des cuisines régionales. Dès 1963, il signe dans L’Express une rubrique culinaire très suivie sous le pseudonyme bienveillant de « l’Oncle ».
Plus tard, il dirige la rédaction du magazine Cuisine et Vins de France de 1981 à 1991, tout en siégeant au sein du prestigieux Club des Cent. Son engagement pour le patrimoine gourmand dépasse l’écriture journalistique. Il prend notamment la présidence du Centre national des arts culinaires et de la Commission nationale des labels en 1983.
Cette passion pour les bonnes tables et les produits authentiques nourrit plusieurs ouvrages majeurs :
- Paris dans mon assiette (1969), une promenade gustative dans la capitale ;
- La Petite Légume (1974), récompensé par la médaille d’or de l’Académie d’agriculture ;
- L’Europe à table (1993), couronné par l’Académie internationale de la gastronomie ;
- La France des terroirs gourmands (1993), lauréat du prix La Mazille.
Une œuvre littéraire consacrée par les prix
Écrivain prolifique, Jean Ferniot a publié plus d’une trentaine d’ouvrages tout au long de son existence, oscillant avec aisance entre romans, essais d’humeur et mémoires personnels. En 1961, il décroche le prix Interallié pour son roman L’Ombre portée, publié chez Gallimard. Neuf ans plus tard, il intègre le jury de cette même distinction littéraire.
Son talent d’écriture se déploie dans une grande diversité de genres. En 1983, l’Académie française lui décerne le prix de la nouvelle pour Le Chien-loup, tandis que son livre Un temps pour aimer, un temps pour haïr obtient le prix du roman populiste en 1999. Chez Grasset, il dirige également la collection « Humeurs » après avoir guidé « L’Air du temps » chez Gallimard.
Dans ses dernières publications, notamment C’était ma France (2004) ou Ah ! Que la politique était jolie ! (2010), il pose un regard nostalgique mais toujours lucide sur l’évolution de la société. Père de cinq enfants, dont le chroniqueur Vincent Ferniot qui perpétue la tradition familiale autour du goût, il s’éteint dans sa ville natale en laissant l’image d’un esprit libre, salué par les plus hautes autorités pour sa finesse et son appétit de vivre.






