Le théâtre contemporain doit une part singulière de son mordant à Victor Haïm. Auteur prolifique, comédien et observateur aigu des faiblesses humaines, il a bâti une œuvre vaste où l’humour noir dialogue constamment avec la tragédie du pouvoir et de la manipulation.
Né le 22 juillet 1935 à Asnières sous le nom de Victor Lévy, il grandit au sein d’une famille juive originaire du monde gréco-turc. Dès l’enfance, l’Histoire bouscule son existence : ses parents s’installent à Nantes en 1939, puis la famille plonge dans la clandestinité dans le Massif central à partir de 1941, tandis que la famille maternelle subit l’extermination pendant la guerre.
Une vocation née entre Nantes, le journalisme et l’armée
De retour à Nantes après la Libération, le jeune homme poursuit ses études au lycée Clemenceau et découvre l’art dramatique. Il intègre le Conservatoire de Nantes sous la direction de Jacques Couturier, d’où il ressort en 1954 avec une médaille de diction avant de rejoindre Paris.
Dans la capitale, il décroche une maîtrise de lettres modernes et passe par l’École supérieure de journalisme. Pourtant, la scène continue de l’attirer. Lors de son service militaire de 28 mois, dont 14 passés durant le conflit algérien entre 1958 et 1960, l’écrivain et homme de théâtre commence à composer ses premiers textes dramatiques.
Il exerce d’abord le métier de journaliste à l’Agence France-Presse, puis dans la presse économique et divers magazines. Il choisit son nom de plume en hommage à son père, Joseph Haïm Lévy. En 1977, il abandonne définitivement la presse pour se consacrer pleinement à l’écriture et à la scène.
L’affirmation d’une dramaturgie incisive
La carrière de Victor Haïm décolle véritablement grâce à sa rencontre avec le metteur en scène Pierre Valde, ancien collaborateur de Charles Dullin. En 1963, Valde crée sa première pièce, La Peau du carnassier, ouvrant la voie à une longue série de créations percutantes comme Mourir en chantant ou L’Arme blanche.
Au fil des décennies, l’auteur dramatique développe un style reconnaissable, fait de duels verbaux féroces, de rapports de domination et de sarcasme. Ses œuvres paraissent chez les grands éditeurs du secteur, notamment L’Avant-Scène Théâtre, Actes Sud-Papiers et les Éditions de l’Œil du Prince.
Sa notoriété dépasse rapidement les frontières nationales. Au total, Victor Haïm signe une cinquantaine de pièces jouées en France et à l’étranger, traduites en 18 langues et représentées dans plus d’une vingtaine de pays. De grands comédiens portent ses mots sur scène, à l’image de Robert Hirsch, Danièle Lebrun, Fabrice Luchini, Francine Bergé ou Michel Aumont.
Des œuvres emblématiques et couronnées
Parmi ses créations majeures figurent des textes aux tonalités variées :
- La Peau d’un fruit, récompensée par le Prix Ibsen en 1971
- Abraham et Samuel, créée au Petit Odéon pour la Comédie-Française en 1973
- Isaac et la sage-femme, pièce dans laquelle l’auteur monte lui-même sur les planches en 1976
- La Valse du hasard, succès critique et public créé en 1986
- Jeux de scène, mise en scène par Marcel Bluwal en 2002
Présence à l’écran et transmission
Le talent de Victor Haïm ne se limite pas à l’écriture dramatique. Il mène également une riche carrière d’acteur de second rôle au cinéma et à la télévision, tournant sous la direction de cinéastes comme Bertrand Van Effenterre, Ariel Zeïtoun ou Thomas Gilou. Le grand public le reconnaît notamment dans le rôle du rabbin dans La Vérité si je mens ! 2 ou dans diverses apparitions télévisées telles que Les Brigades du Tigre et Commissaire Moulin.
En parallèle, il écrit de nombreuses fictions pour la radio sur France Culture et France Inter, tout en signant des adaptations pour le petit écran, notamment d’après Ibsen ou Dostoïevski. Très investi dans la vie institutionnelle du spectacle vivant, il enseigne l’art dramatique dans les années 1980 et assume des responsabilités comme vice-président de la SACD et secrétaire du Centre français du théâtre auprès de l’UNESCO.
Une reconnaissance théâtrale éclatante
L’année 2003 marque l’apogée de sa reconnaissance par ses pairs. Cette année-là, le dramaturge français décroche le Molière du meilleur auteur francophone vivant pour Jeux de scène, ainsi que le prestigieux Grand Prix du Théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
Père de l’actrice et metteure en scène Mathilda May et de la danseuse Judith Haïm, l’auteur laisse une empreinte durable dans le répertoire contemporain. Son écriture acérée et lucide continue de nourrir les scènes théâtrales par son exploration sans concession des travers humains.






