Portrait de Jean Peyrelevade assis à son bureau dans un cadre professionnel avec une bibliothèque en arrière-plan

Jean Peyrelevade : l’ingénieur et grand patron au cœur du pouvoir économique

Figure atypique du paysage économique national, Jean Peyrelevade a traversé un demi-siècle de décisions industrielles et financières au plus haut niveau. Cet ingénieur de formation et économiste engagé a incarné une synthèse rare entre la haute administration, les cercles politiques de gauche et la direction des plus grands établissements financiers.

Son parcours illustre les paradoxes de l’économie moderne. Homme d’action redouté pour sa franchise, il a piloté des restructurations titanesques tout en développant une analyse acerbe des dérives actionnariales de son époque.

Des bancs de l’X aux grands programmes industriels

Né à Marseille en 1939, ce fils de normalien et d’une agrégée de lettres se réfugie en Limousin pendant la guerre avant de revenir suivre ses études dans les quartiers populaires phocéens. Brillant élève, il intègre l’École polytechnique en 1958, puis rejoint l’École nationale de l’aviation civile tout en complétant sa formation à Sciences Po et en sciences économiques à la Sorbonne.

Il entame sa carrière en 1963 au Secrétariat général à l’aviation civile. Chargé des études économiques du supersonique Concorde, le jeune haut fonctionnaire n’hésite pas à alerter sa hiérarchie sur l’échec commercial prévisible de l’appareil. Dans la foulée, il participe à l’élaboration du cahier des charges du futur programme Airbus.

Au milieu des années 1970, il quitte le ministère pour rejoindre le Crédit Lyonnais. Il y fonde le service des financements aéronautiques et négocie notamment la toute première vente d’Airbus à l’exportation auprès de Korean Airlines sous forme de leasing fiscal.

Le conseiller de l’ombre et le tournant de la rigueur

L’alternance politique de mai 1981 propulse le jeune dirigeant au cœur du pouvoir d’État. Nommé directeur adjoint de cabinet et conseiller économique du Premier ministre Pierre Mauroy, Jean Peyrelevade supervise l’important programme de nationalisations industrielles et bancaires, tout en exprimant en privé des doutes sur leur utilité réelle.

Face aux déséquilibres extérieurs et à l’essoufflement de la relance keynésienne, il s’impose rapidement comme l’un des principaux artisans du tournant de la rigueur de 1983. Ce changement de cap fondamental ancre durablement la France dans la discipline monétaire européenne et marque l’histoire de la gauche française.

Son engagement politique reste guidé par une sensibilité sociale-démocrate. Adhérent de longue date au Parti socialiste, il milite pour un réformisme exigeant, attentif aux équilibres budgétaires et à la compétitivité des entreprises.

À la tête des bastions financiers et industriels

Fort de son passage à Matignon, l’ancien banquier prend les commandes de la Compagnie Financière de Suez et de la Banque Indosuez en 1983. Durant son mandat, le gouvernement lui confie également la délicate mission de négocier l’implantation du parc Disneyland sur le territoire francilien à Marne-la-Vallée.

Après un passage à la tête de la Banque Stern, il prend en 1988 la direction de l’Union des assurances de Paris (UAP), premier groupe d’assurance du pays. Il modernise l’institution et prépare le secteur aux grandes mutations européennes.

En 1993, le gouvernement d’Édouard Balladur fait appel à ses talents de redresseur pour sauver le Crédit Lyonnais. Confrontée à des pertes massives, la banque publique frôle la faillite. Pendant dix ans, Jean Peyrelevade met en œuvre un vaste plan d’assainissement du bilan qui permet de stabiliser les comptes, de privatiser l’établissement et d’organiser son adossement au Crédit Agricole.

Après 2003, l’économiste et dirigeant poursuit son activité dans la banque d’affaires chez Leonardo & Co puis Degroof Petercam, tout en orchestrant plusieurs opérations complexes, notamment auprès de la Saur ou du groupe maritime Bourbon.

Tourmentes judiciaires et affrontements médiatiques

Le redressement du Crédit Lyonnais expose toutefois le dirigeant à des tempêtes juridiques majeures. L’affaire du rachat frauduleux de l’assureur américain Executive Life par l’ancienne équipe dirigeante ressurgit au début des années 2000. Poursuivi par la justice fédérale américaine, il choisit de conclure en 2006 un accord de plaider-coupable sous le régime de la procédure d’Alford plea, qui lui permet d’accepter une amende tout en maintenant son innocence sur le fond.

En France, il s’oppose frontalement à Bernard Tapie dans le dossier de la revente d’Adidas. L’ancien président de banque dénonce sans relâche l’arbitrage rendu en 2008 en faveur de l’homme d’affaires. La justice lui donne définitivement raison en prononçant l’annulation de la sentence arbitrale pour fraude en 2021.

Certains observateurs et patrons n’ont pas manqué de pointer le décalage entre ses prises de position éthiques et les avantages financiers reçus à son départ de la banque publique, comme sa retraite chapeau. Ses proches décrivent quant à eux une personnalité entière et combative, prompte aux ruptures d’éclat.

Une pensée critique du « capitalisme total »

Parallèlement à ses fonctions exécutives, l’ex-patron du Crédit Lyonnais a enseigné l’économie à l’École polytechnique pendant près d’un quart de siècle. Auteur de nombreux essais, il développe dès 2005 une critique virulente de la dérive financière mondiale dans son ouvrage consacré au « capitalisme total ».

Il y fustige la dictature du court terme imposée par les gestionnaires de fonds et réclame l’interdiction des stock-options pour réaligner l’intérêt des dirigeants sur la pérennité de l’outil industriel. Il plaide également pour une stricte séparation entre banques de dépôt et banques d’investissement afin de protéger l’épargne populaire.

Dans le débat national, Jean Peyrelevade fustige avec constance les faiblesses structurelles de la compétitivité française. Très critique envers la réduction du temps de travail à 35 heures, il invite régulièrement le patronat et les syndicats à adopter un modèle de cogestion inspiré de l’Europe du Nord.

Conseiller économique de François Bayrou en 2007 et 2012, il apporte un temps son soutien aux débuts d’Emmanuel Macron avant de rompre publiquement avec le candidat dès l’été 2016, déplorant un manque de rigueur sur la trajectoire des dépenses publiques.

Témoin et acteur privilégié des mutations industrielles de la fin du XXe siècle, Jean Peyrelevade conserve la posture d’un observateur lucide et sans complaisance face aux blocages économiques français.


Publié le

dans

par