L'artiste Georges Rousse pose devant une de ses installations anamorphiques colorées dans un espace industriel abandonné

Georges Rousse : le maître de l’anamorphose qui transforme les ruines en œuvres d’art

Quand le regard pénètre dans l’une de ses compositions, le doute s’installe aussitôt. Un cercle parfait, un carré rouge éclatant ou un polygone doré semblent flotter en suspension dans les airs, défiant les volumes d’une friche industrielle ou d’un monument abandonné. Pourtant, le travail de Georges Rousse ne repose sur aucun trucage numérique ni artifice de retouche. Tout procède d’une minutieuse intervention matérielle sur les murs, les sols et les plafonds d’édifices souvent voués à la démolition.

Ce plasticien-photographe a développé une écriture visuelle unique qui réconcilie la peinture monumentale, la sculpture spatiale et le cadrage photographique. L’œuvre n’existe réellement que depuis un point d’observation unique et millimétré, où le morcellement chaotique de l’architecture se recompose en une figure géométrique épurée. Ce travail d’arpentage et de métamorphose poétique interroge notre manière d’habiter le monde et de percevoir la mémoire des lieux.

Des friches industrielles au point de vue unique : la méthode de l’anamorphose

Pour déployer ses installations, Georges Rousse investit des bâtiments en déshérence, des hangars désaffectés, des caves ou des monuments historiques en transition. Ces lieux de passage deviennent son atelier nomade le temps d’une intervention. Il choisit chaque fragment architectural selon ses qualités de structure et l’incidence de la lumière naturelle.

Le protocole rigoureux de l’intervention in situ

Chaque création découle d’un protocole extrêmement précis. L’artiste commence par une longue immersion dans l’édifice afin d’en ressentir l’histoire et les volumes. Il réalise ensuite des études préparatoires sur carnets, des gouaches, des aquarelles et des clichés instantanés.

Le processus de réalisation s’articule autour de phases techniques bien définies :

  • Le positionnement fixe de la chambre photographique sur son trépied pour déterminer l’axe de vision définitif.
  • Le nettoyage de l’espace ou son blanchiment partiel pour préparer le support mural.
  • La projection optique nocturne d’un transparent depuis l’objectif pour reporter les repères sur les volumes disjoints.
  • L’application de la peinture, de la craie ou la découpe de cloisons et l’assemblage de modules en bois.
  • La prise de vue finale en lumière naturelle avant la disparition programmée du bâtiment.

Les trois espaces réunis au déclenchement

La démarche de l’artiste plasticien repose sur une articulation théorique entre trois dimensions distinctes. D’abord, le lieu réel du bâtiment offre sa matérialité rugueuse et ses accidents. Ensuite, l’espace fictif projeté par le créateur vient s’imprimer sur les parois morcelées. Enfin, l’espace photographique bidimensionnel unifie l’ensemble au moment précis du déclenchement.

Si la critique qualifie volontiers ce travail d’anamorphose, Georges Rousse apporte une nuance essentielle à cette définition classique. Dans son dispositif, le spectateur ne cherche pas à reconstituer l’image en se déplaçant dans la pièce. Seul l’œil de l’objectif permet à la forme éclatée de se rassembler en une surface plane cohérente.

Genèse et influences : de la médecine à l’abstraction géométrique

Né à Paris le 28 juillet 1947, le créateur s’initie très jeune à la prise de vue en recevant un Kodak Brownie Flash pour ses neuf ans. Après avoir entamé des études de médecine à Nice, il bifurque rapidement vers l’apprentissage technique auprès d’un professionnel du tirage. Il crée ensuite son propre studio dédié à la publicité et à l’architecture, avant de s’installer à Paris au milieu des années 1970.

Un itinéraire forgé entre technique et Land Art

Sa culture visuelle s’est nourrie des grands maîtres de la photographie américaine comme Ansel Adams, Alfred Stieglitz et Edward Steichen. Parallèlement, les théories de la perspective de la Renaissance et les démarches du Land Art marquent profondément sa réflexion. L’idée de poser un geste plastique in situ pour n’en conserver que la trace photographique devient son fil conducteur, tout comme le choc pictural causé par le Carré noir sur fond blanc de Kazimir Malevitch.

En 1981, une exposition à la Galerie de France lance publiquement son parcours, suivie par une participation remarquée à la Biennale de Paris en 1982. Durant cette phase initiale liée à la Figuration libre, Georges Rousse peuple les entrepôts désaffectés de silhouettes humaines peintes sur les cloisons délabrées.

De la silhouette humaine aux figures géométriques pures

Dès 1983, l’artiste abandonne la figuration humaine pour adopter un vocabulaire formel rigoureux. Les cercles, carrés, damiers, étoiles et polygones envahissent alors les espaces déserts. Ce maître des anamorphoses intègre également des tracés cartographiques, des collages d’extraits de journaux aux textes occultés ou de grands mots peints en lettres capitales, comme LIGHT, PAIX ou VIRTUEL.

Le chantier d’intervention devient parfois un lieu de rencontre humaine. Sur certains projets, l’artiste organise des ateliers avec des jeunes en insertion ou des bénévoles locaux, transformant l’acte de peindre les ruines en une expérience de partage collectif avant la démolition.

Une reconnaissance internationale et une présence muséale globale

La trajectoire de Georges Rousse est jalonnée de distinctions majeures dès le début des années 1980. Lauréat de la Villa Médicis « Hors les murs » à New York en 1983, il devient pensionnaire de l’Académie de France à Rome entre 1985 et 1987. L’International Center of Photography de New York lui décerne son prestigieux prix en 1988, avant qu’il ne reçoive le Grand Prix National de la Photographie en France en 1993.

Il est élu en 2008 membre associé de l’Académie Royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, reprenant le fauteuil occupé précédemment par Sol LeWitt. En 2017, le ministère de la Culture le promeut au grade d’Officier des Arts et des Lettres, consacrant plusieurs décennies d’expérimentations spatiales.

Des interventions sur tous les continents

Le travail in situ de Georges Rousse s’est déployé aux quatre coins du globe, traversant les cultures et les typologies d’architectures les plus variées :

  • Des édifices patrimoniaux comme l’Abbaye de Fontevraud ou le Château de Chambord.
  • Des friches industrielles urbaines à Marseille, Vitry ou dans les anciens entrepôts de tabac de Durham aux États-Unis.
  • Des structures en réhabilitation telles que les Grands Moulins de Paris ou la Samaritaine.
  • Des contextes sociaux singuliers, des logements H.L.M. du Blanc-Mesnil aux bidonvilles de Mumbai en Inde.
  • Des projets nomades et contemplatifs au Népal, au Japon ainsi qu’en Corée du Sud.

Un rayonnement pérenne dans les collections publiques

Les tirages photographiques à grande échelle, édités en séries très limitées sous Diasec ou encadrement d’art, figurent dans plus de soixante-dix collections institutionnelles internationales. On retrouve ses œuvres au Centre Pompidou, au Musée du Louvre, à la Maison Européenne de la Photographie, mais aussi au Musée Guggenheim de New York, à la Menil Collection de Houston ou au Museum of Contemporary Art de Tokyo.

Ces tirages sont fréquemment exposés aux côtés des dessins et esquisses préparatoires, offrant au public une compréhension intime de la genèse de chaque illusion. En fixant sur le papier une géométrie éphémère vouée à l’effacement, Georges Rousse confère à la ruine architecturale une seconde vie poétique et intemporelle.


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