Longtemps relégué dans l’ombre des figures monumentales du Parnasse, Auguste Lacaussade demeure une personnalité singulière du XIXᵉ siècle littéraire français. Né sur une terre insulaire marquée par la violence du système servile, l’écrivain a forgé une œuvre profondément enracinée dans les paysages tropicaux tout en menant un combat politique intransigeant pour l’égalité des droits et la liberté humaine.
Derrière l’évocation lumineuse des pitons et des cascades de son île natale, sa trajectoire illustre la condition complexe des libres de couleur. Par la puissance du verbe, le poète réunionnais a transformé l’amertume du rejet colonial en un cri républicain émancipateur.
Les blessures de l’enfance et l’exil imposé
La jeunesse d’Auguste Lacaussade s’inscrit au cœur des hiérarchies rigides de l’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion. Né à Saint-Denis vers 1815 selon la plupart des registres — certaines archives avançant février 1817 —, il est issu de l’union libre entre Pierre-Augustin Cazenave de Lacaussade, avocat bordelais issu de la noblesse de Guyenne, et Françoise Banks, ancienne esclave métisse affranchie en 1789 et devenue commerçante. Malgré l’aisance matérielle paternelle, l’enfant grandit sous le statut juridique de « libre de couleur » non reconnu par son père légal.
Ses premières années sont bercées par la beauté sauvage du domaine de Champborne. Pourtant, la société coloniale lui inflige très tôt une humiliation fondatrice. Vers l’âge de dix ans, l’accès au Collège Royal lui est interdit en raison de sa couleur de peau et de sa naissance illégitime. Cette éviction pousse sa famille à l’envoyer en métropole pour poursuivre ses études secondaires à Nantes.
Après un bref retour à Bourbon en 1834, l’injustice de la société esclavagiste lui devient insupportable. Refusant de se plier à cet ordre oppressif, il choisit de regagner Paris pour se consacrer entièrement aux lettres après avoir délaissé des études de notariat et de médecine.
L’engagement républicain et la plume contre la servitude
À Paris, Auguste Lacaussade intègre rapidement les cercles intellectuels progressistes. Il se lie d’amitié avec les républicains fervents et rejoint le groupe d’action formé autour de Victor Schœlcher, figure de proue de la cause émancipatrice. Pour l’auteur, la création poétique devient inséparable de la revendication civique : écrire permet de réhabiliter la dignité des siens et d’effacer les humiliations subies par sa mère.
L’année 1848 marque l’apogée de son militantisme politique. Accueillant la Révolution de Février avec enthousiasme, il cosigne avec d’autres jeunes compatriotes une vibrante adresse saluant le gouvernement provisoire. Ce texte soutient sans réserve le décret d’abolition de l’esclavage, promulgué le 27 avril 1848 et appliqué quelques mois plus tard sur son île natale.
Les chefs-d’œuvre poétiques du chantre des Salazes
En matière esthétique, Auguste Lacaussade s’affirme comme un précurseur incontournable de la poésie paysagère exotique, ouvrant la voie à la poésie tropicale bien avant l’avènement des grands recueils parnassiens.
De la montagne bourbonnaise au mythe d’Anchaing
Dès 1839, il publie son premier recueil, Les Salaziennes, qu’il dédie solennellement à Victor Hugo. L’ouvrage sublime les reliefs grandioses de l’intérieur de l’île tout en intégrant une dimension contestataire majeure. Dans le poème Anchaine, le chantre des Salazes glorifie un esclave marron réfugié sur un piton inaccessible. En comparant le fugitif à un oiseau des cimes, il transforme la résistance servile en une épopée digne des plus grands mythes littéraires.
Le grand tableau de Poèmes et Paysages
En 1852, l’auteur de Poèmes et Paysages fait paraître cette œuvre majeure, plusieurs fois rééditée, qui rassemble des pièces emblématiques comme À l’île natale, Le Lac des Goyaviers ou La mer. Ce recueil dresse un panorama saisissant où la contemplation panthéiste de la nature se mêle à une méditation douloureuse sur le déracinement et la condition humaine. L’Académie française salue cette virtuosité en lui décernant le prestigieux prix Bordin.
Plus tard, le poète publie Les Épaves au début des années 1860, un livre de maturité qui lui vaut une nouvelle reconnaissance institutionnelle. Bien que certains historiens aient évoqué un tarissement de sa veine poétique, il réagit aux drames nationaux en publiant plusieurs pièces patriotiques pendant la guerre franco-prussienne, notamment Le Siège de Paris et Le Soldat.
Un érudit polyglotte au cœur des institutions littéraires
La trajectoire d’Auguste Lacaussade ne se limite pas à la seule création en vers. Doué d’une vaste érudition, il maîtrise le grec ancien, le latin, l’anglais, l’italien et le polonais. Ses talents de traducteur s’illustrent par des travaux d’envergure, parmi lesquels figurent :
- Les œuvres complètes du barde écossais Ossian, publiées dès 1842 ;
- L’adaptation en vers français des œuvres majeures de Giacomo Leopardi ;
- Des traductions des odes antiques d’Anacréon ;
- Plusieurs textes du grand poète romantique polonais Adam Mickiewicz.
Introduit dans le milieu des lettres par Charles-Augustin Sainte-Beuve, dont il devient le secrétaire en 1844, l’écrivain collabore régulièrement à la Revue des Deux Mondes et prend la direction de la Revue coloniale en 1859. Nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1860, il poursuit une brillante carrière de fonctionnaire d’État. Après un passage au ministère de l’Instruction publique, il exerce comme bibliothécaire au palais du Luxembourg, puis prend en charge la bibliothèque du Sénat, poste qu’il occupe jusqu’à la fin de ses jours.
Une postérité contrastée et le retour ultime au pays natal
Après la gloire éclatante de son contemporain et ami Leconte de Lisle, l’œuvre d’Auguste Lacaussade a parfois été reléguée au second plan par une partie de la critique, qui lui reprochait ses effusions sentimentales héritées d’un romantisme jugé dépassé. Pourtant, Sainte-Beuve rappelait avec justesse que son ami avait mis sa plume tout entière au service de sa terre d’origine.
Décédé à Paris le 31 juillet 1897, le poète repose initialement au cimetière du Montparnasse. Cependant, son absence de cinquante ans sur sa terre d’enfance a trouvé une réponse posthume éclatante. En février 2006, ses restes ont été exhumés puis transférés au cimetière d’Hell-Bourg, au cœur du cirque de Salazie. Cet hommage solennel a réalisé le vœu formulé dans l’un de ses plus célèbres poèmes, offrant à l’écrivain un repos éternel face aux sommets qu’il avait si passionnément chantés.
L’héritage d’Auguste Lacaussade résonne aujourd’hui avec une force intacte dans les mémoires réunionnaise et francophone. En mêlant l’émotion du paysage insulaire à une défense inébranlable de la liberté, son œuvre rappelle que la poésie peut devenir le plus noble des remparts contre l’oubli et l’injustice.






