Face aux mutations sociétales contemporaines, la théorie psychanalytique suscite d’intenses débats sur sa capacité à renouveler ses modèles. Dans ce paysage intellectuel, Laurie Laufer s’est imposée comme une voix majeure en plaidant pour une écoute clinique résolument ouverte aux luttes d’émancipation, aux études de genre et aux réalités matérielles des analysants.
Loin d’un dogme figé ou d’un conservatisme moral, sa démarche invite à renouer avec l’audace originelle de l’inconscient pour mieux appréhender les souffrances et les désirs d’aujourd’hui.
De l’université au divan : un ancrage académique et clinique rigoureux
Née en 1964, Laurie Laufer mène de front une pratique de psychanalyste à Paris et une carrière universitaire de premier plan. Elle enseigne comme professeure des universités en psychopathologie clinique au sein de l’Université Paris Cité. Dans cette même institution, elle a dirigé l’UFR Institut des Humanités, Sciences et Sociétés (IHSS) ainsi que le Centre de recherche psychanalyse, médecine et société (CRPMS).
Cette double casquette irrigue constamment ses travaux. En parallèle de son engagement dans l’enseignement et la direction de thèses doctorales, l’universitaire préside le conseil scientifique de l’Institut Émilie du Châtelet. Par ailleurs, elle s’adresse parfois au jeune public à travers l’écriture romanesque, témoignant d’une volonté constante de faire circuler les idées au-delà des cercles académiques.
Sortir du dogme : pour une relecture subversive des pères fondateurs
Au cœur de ses essais théoriques, la psychanalyste critique vivement l’immobilisme d’une institution psychanalytique parfois enfermée dans des « guerres d’héritiers » et des formules répétitives. Elle déplore notamment la réticence de certains pairs à entendre les revendications des minorités sexuelles et de genre, ou le rejet hâtif des apports féministes sous couvert d’« américanisation ».
Pour Laurie Laufer, la psychanalyse gagne au contraire à réactiver sa force de contestation. Elle rappelle ainsi que Sigmund Freud ne réduisait pas la différence sexuelle à une anatomie immuable, mais la pensait comme une énigme régulée par le social. L’invention freudienne a dissocié la pulsion de la seule fonction reproductive, ouvrant la voie à une sexualité polymorphe.
Dans son essai remarqué Vers une psychanalyse émancipée, la chercheuse en psychopathologie résume sa posture par une métaphore parlante : Freud et Lacan ont certes éclairé des pièces obscures, mais la maison demeure immense et reste à explorer. Pour poursuivre cet inventaire, elle propose d’articuler la clinique avec la pensée de Michel Foucault, Judith Butler ou Paul B. Preciado.
Une clinique matérialiste attentive aux normes et aux diagnostics
Cette réflexion épistémologique transforme directement la pratique du cabinet. Laurie Laufer défend une approche clinique attentive aux conditions matérielles d’existence, aux inégalités économiques et aux rapports de domination qui pèsent sur les corps.
De plus, elle interroge la fonction même du diagnostic en santé mentale. Selon son analyse, qualifier une souffrance ne doit jamais enfermer une personne dans une étiquette identitaire ou morale, mais constituer un point de départ vers l’élaboration. Elle met régulièrement en garde contre l’inflation spectaculaire des troubles répertoriés dans les nomenclatures psychiatriques internationales, souvent influencées par des logiques industrielles, tout en reconnaissant les progrès permis par certains traitements adaptés.
Sur le divan, cette orientation se traduit par un assouplissement des règles rigides : écouter l’inattendu, adapter le cadre à la singularité du sujet et accueillir les vécus sans jugement préétabli.
Les figures de rupture : réhabiliter les « mauvaises filles »
Dans son ouvrage Les Héroïnes de la modernité, Laurie Laufer poursuit cette archéologie critique en analysant le sort réservé aux femmes jugées « incasables » par l’histoire de la médecine et de la psychiatrie. Durant des décennies, les institutions ont souvent étiqueté d’hystériques, de perverses ou d’anormales les figures qui refusaient le destin matrimonial ou la maternité imposée.
L’auteure redonne toute leur place à des personnalités pionnières et indisciplinées, parmi lesquelles :
- La docteure Madeleine Pelletier, première femme psychiatre en France et militante précoce du droit à l’avortement ;
- L’écrivaine Virginia Woolf, fine analyste des mécanismes d’exclusion institutionnelle ;
- Des autrices et artistes subversives telles que Monique Wittig, Natalie Clifford Barney, Violette Leduc, Grisélidis Réal ou encore Wendy Delorme et Ovidie.
En analysant ces parcours de résistance, la professeure des universités démontre comment ces figures ont inventé de nouvelles manières de désirer, d’écrire et de subvertir les assignations normatives de leur époque.
Transmettre et dialoguer : de l’université aux médias
Soucieuse de rendre ces questions accessibles à un large public, Laurie Laufer s’investit régulièrement dans la diffusion des savoirs. Les auditeurs de France Inter ont notamment pu entendre sa voix dans l’émission interactive consacrée à l’inconscient, où elle décryptait les mécanismes du désir, du deuil, de la honte ou du rire en résonance directe avec les interrogations des auditeurs.
Ses interventions radiophoniques et ses ouvrages de vulgarisation démontrent que les concepts psychanalytiques conservent une pertinence aiguë lorsqu’ils acceptent de se confronter au réel. En articulant rigueur théorique, engagement féministe et écoute clinique, Laurie Laufer contribue à façonner une psychanalyse vivante, capable d’accompagner les émancipations du XXIe siècle sans jamais renoncer à la complexité de la vie psychique.






