Lorsque l’on évoque les figures légendaires du vide, le nom d’Henry’s s’impose immédiatement comme une référence absolue de l’acrobatie mondiale. Né Henri Julien Réchatin le 12 mars 1931 à Saint-Étienne, cet équilibriste hors pair a passé plus de six décennies à défier les lois de la gravité, sans jamais concéder le moindre compromis à la peur ou à la facilité.
Durant toute sa carrière, l’artiste stéphanois a transformé le danger en un art maîtrisé. Refusant catégoriquement les filets de sécurité et les câbles de secours, il a bâti sa renommée sur des exploits vertigineux au-dessus des canyons, des fleuves et des gouffres urbains.
Une jeunesse stéphanoise vouée au spectacle
Fils de jongleurs et d’acrobates, le jeune Henri grandit dans le Saint-Étienne des années 1930 au sein d’un milieu forain exigeant. Son enfance se déroule à la dure, marquée par une grande rigueur physique mais aussi par un manque affectif qu’il évoquera plus tard avec lucidité. Dès l’âge de cinq ans, son père l’initie à la contorsion et au maniement des massues.
Le prodige monte sur scène dès l’âge de sept ans. Il acquiert très tôt une autonomie farouche, préférant gérer lui-même ses contrats sans intermédiaire ni impresario. En septembre 1965, il rencontre son épouse Janyck, qui devient sa partenaire sous le nom de Jany’s. Elle jouera un rôle déterminant dans ses numéros aériens, constituant selon les mots du funambule son véritable repère modérateur.
Les prouesses signatures de l’équilibriste Henry’s
Pour captiver les foules, Henry’s conçoit des exercices d’une difficulté technique inédite. Il devient ainsi le premier jongleur à manipuler trois faux tranchantes en équilibre instable. Cependant, sa création la plus saisissante reste son numéro sur deux chaises au bord du gouffre.
Le principe défie l’entendement. L’acrobate installe une première chaise au ras de l’abîme, dépose deux verres à l’envers sur l’assise, puis parvient à faire reposer les pieds arrière d’une chaise supérieure directement sur ces bases de verre. Assis à plusieurs dizaines ou centaines de mètres du sol, il ne dispose d’aucun câble de secours pour se rattraper en cas de déséquilibre.
En parallèle, l’artiste diversifie ses présentations aériennes en intégrant des engins motorisés. Il franchit les distances les plus abruptes à pied, mais roule aussi sur des filins métalliques en moto ou en voiture sur deux roues, offrant un spectacle visuel saisissant à des milliers de spectateurs.
Du lac de Grangent au Grand Canyon : une fresque de records
Dès 1955, le funambule teste son audace à Rochetaillée avant de traverser les eaux du Rhône à Lyon. Quelque temps après, il réalise un tour de France sur échasses pour parcourir 4 400 kilomètres à pied en une centaine de jours seulement. Les défis d’envergure s’enchaînent alors à un rythme soutenu.
En 1965, il tend un câble au-dessus du barrage de Grangent, près de Saint-Étienne, sur une distance impressionnante avoisinant 1,6 à 1,8 kilomètre. L’émission Télé-dimanche retransmet l’événement en direct, permettant au jeune journaliste Michel Drucker d’interroger le funambule en direct après sa traversée héroïque.
L’endurance représente une autre facette majeure du parcours d’Henry’s. Entre mars et septembre 1973, il établit une performance stupéfiante en passant 185 jours consécutifs en équilibre sur un fil tendu au-dessus du Géant Casino de Monthieu, à Saint-Étienne. Perché à plus de vingt mètres de hauteur, il habite sur son câble six mois durant, ravitaillé quotidiennement devant les clients du centre commercial.
Dans les années qui suivent, l’acrobate exporte son talent à l’international :
- Traversée des tourbillons et des chutes du Niagara en 1975.
- Franchissement du Grand Canyon du Colorado sur câble en 1980.
- Évolutions au-dessus du Stade olympique de Montréal et des chutes Sainte-Anne au Québec.
- Séjour de survie de douze jours et douze nuits sans toucher terre en 1982.
- Numéro d’équilibre sur chaises au-dessus des fjords de Norvège à 600 mètres de hauteur en 1992.
En 1995, il s’illustre à nouveau en survolant le trou de Bozouls pour tirer un feu d’artifice spectaculaire depuis son câble. L’année suivante, il hisse son numéro de chaises à 3 842 mètres d’altitude, sur la terrasse de l’Aiguille du Midi à Chamonix, établissant un record d’élévation mémorable.
Les derniers défis et l’héritage d’Henry’s
Au tournant du millénaire, le Livre Guinness des records consacre officiellement Henry’s comme le plus grand funambule du monde. Pourtant, l’homme reste fidèle à sa terre natale et à ses principes. Il accepte des défis atypiques, acceptant par exemple de passer trois mois au-dessus des fauves dans le parc zoologique de Saint-Martin-la-Plaine.
Le 17 septembre 2006, à l’âge de 75 ans, il effectue sa dernière grande apparition officielle lors des Journées européennes du patrimoine. Perché à 50 mètres de haut sur le chevalement du Puits Couriot à Saint-Étienne, il exécute son célèbre équilibre avant d’annoncer son retrait des grands circuits, fatigué par les contraintes administratives modernes. Il remontera toutefois ponctuellement sur le fil à Dunières en 2011 pour célébrer ses 80 ans.
L’artiste s’éteint tragiquement fin décembre 2013 à son domicile stéphanois, à l’âge de 82 ans, incitant la municipalité à saluer la mémoire d’un prodige qui a porté haut les couleurs de sa région. Une statue honore aujourd’hui son souvenir à Saint-Victor-sur-Loire, tandis que l’historien Philippe Beau a choisi de lui consacrer un ouvrage biographique de référence.
Par son refus absolu de la demi-mesure et son dévouement total à l’émotion du public, Henri Réchatin a marqué l’histoire du cirque d’une empreinte indélébile. Son parcours rappelle que l’équilibre n’est pas seulement une prouesse corporelle, mais un dialogue permanent entre la maîtrise de soi et le vide.






