Qu’est-ce qui constitue véritablement une famille : le sang, la loi ou l’amour quotidien ? C’est autour de ce vertige affectif que Fabien Gorgeart bâtit depuis plus de quinze ans une œuvre singulière, à la frontière du cinéma d’auteur et de la scène théâtrale contemporaine. Qu’il explore les dilemmes de la gestation pour autrui, le déchirement d’une mère d’accueil ou les méandres d’une séparation, l’artiste refuse la facilité du jugement moral. Son regard privilégie toujours l’écoute, la nuance et la vitalité des sentiments.
En passant avec aisance du plateau de tournage aux planches des théâtres nationaux, le réalisateur français s’est forgé une place majeure dans le paysage culturel. Son travail ausculte les liens humains dans ce qu’ils ont de plus fragile, tout en offrant aux comédiennes des partitions d’une rare intensité émotionnelle.
Aux racines d’un regard : jeunesse et apprentissage buissonnier
Né à Rouen, Fabien Gorgeart grandit dans les paysages de Bretagne, au sein d’un foyer modeste qui façonne durablement sa sensibilité. Sa mère travaille comme assistante maternelle pour la DDASS, tandis que son père sillonne les routes d’Europe au volant de son camion. Très jeune, il accompagne ce dernier lors de longs trajets routiers. Cette enfance passée entre les enfants accueillis temporairement à la maison et l’immensité des autoroutes européennes nourrit son sens de l’observation et son empathie pour les trajectoires singulières.
Après le baccalauréat, il s’installe à Paris pour suivre un cursus universitaire en études cinématographiques à l’Université Paris III. Durant deux ans, il s’initie à l’analyse filmique et affine sa cinéphilie. Toutefois, son désir de pratique le pousse rapidement hors des amphithéâtres. Il explore le jeu d’acteur, travaille comme assistant à la mise en scène et conçoit le spectacle City silence, un hommage vivant au cinéma muet et burlesque de Charlie Chaplin, Buster Keaton et Jacques Tati. Cette expérience scénique précoce ancre définitivement son goût pour la direction d’acteurs et le rythme visuel.
L’école du court métrage et l’écriture collaborative
Avant de diriger ses premiers longs métrages, Fabien Gorgeart mûrit son langage cinématographique à travers plusieurs courts-métrages remarqués en festivals. Dès 2007, son film Comme un chien dans une église séduit les programmateurs et remporte plusieurs récompenses, dont le Grand Prix au Festival Silhouette. Quelques années plus tard, il confirme son aisance avec Le Sens de l’orientation, qui décroche le Prix Spécial du Jury à Clermont-Ferrand.
En parallèle de ses propres réalisations, le cinéaste prête sa plume à d’autres créateurs. Il développe une collaboration régulière avec le scénariste roumain Răzvan Rădulescu, une figure incontournable du cinéma européen contemporain. Cette complicité le conduit à collaborer à l’écriture de longs métrages exigeants, comme le premier film de Clément Cogitore, Ni le ciel ni la terre, présenté à Cannes en 2015, ou encore Fixeur d’Adrian Sitaru. Cette pratique du scénario à quatre mains lui permet d’aiguiser sa précision narrative avant de franchir le cap du premier film.
De la gestation pour autrui à l’arrachement : la confirmation au grand écran
En 2017, Fabien Gorgeart dévoile son premier long métrage, Diane a les épaules, produit par la société Petit Film. Portée par Clotilde Hesme, Fabrizio Rongione et Thomas Suire, cette comédie dramatique aborde le sujet délicat de la GPA avec une grâce inattendue. L’héroïne choisit de porter l’enfant d’un couple d’amis homosexuels, mais son engagement vacille lorsqu’elle tombe amoureuse. Le film évite le piège du débat idéologique abstrait pour s’intéresser aux mouvements du corps et du cœur.
Le triomphe de La Vraie Famille
Quatre ans plus tard, l’auteur de La Vraie Famille puise directement dans son histoire d’enfance pour signer une œuvre bouleversante. Le scénario raconte le quotidien d’Anna, incarnée par Mélanie Thierry, une assistante maternelle qui élève le jeune Simon depuis l’âge de dix-huit mois. Lorsque le père biologique demande à récupérer la garde de son fils à l’âge de six ans, l’équilibre familial explose sous la douleur de la séparation inéluctable.
Encouragé par sa productrice Marie Dubas à embrasser pleinement la tradition du mélodrame, le metteur en scène revendique l’influence du cinéma américain des années 1970, notamment Kramer contre Kramer. Le long métrage conquiert la critique et le public, remportant le Valois du Jury à Angoulême ainsi que le prix d’interprétation féminine pour Mélanie Thierry. En refusant de désigner un coupable et en observant chaque protagoniste avec tendresse, l’œuvre saisit avec justesse les complexités de l’attachement affectif.
C’est quoi l’amour ? : la mécanique des sentiments au tribunal divin
Au printemps 2026, Fabien Gorgeart retrouve les salles obscures avec une nouvelle comédie dramatique chorale intitulée C’est quoi l’amour ?. Le récit prend pour point de départ une situation insolite : un homme demande à son ex-femme de lancer une procédure en nullité de mariage auprès de l’Église afin de pouvoir célébrer une nouvelle union religieuse. Cette requête inattendue rouvre des blessures enfouies et bouleverse l’entourage des anciens époux.
Réunissant une distribution prestigieuse avec notamment Laure Calamy, Vincent Macaigne, Léa Drucker et Mélanie Thierry, le film séduit instantanément les jurys. Il décroche ainsi le Grand Prix au Festival de l’Alpe d’Huez, confirmant la capacité du réalisateur à entremêler ironie subtile, tendresse humaine et comédie de mœurs.
Un dialogue fécond avec la scène et la littérature
Loin de se cantonner aux caméras, l’artiste nourrit une passion constante pour le spectacle vivant. Son travail au théâtre repose sur une grande fidélité artistique, notamment avec la comédienne Clotilde Hesme et le musicien Pascal Sangla. Ensemble, ils créent en 2019 le spectacle Stallone, adapté d’une nouvelle d’Emmanuèle Bernheim. Cette proposition originale raconte la reconstruction d’une jeune femme guidée par la figure du célèbre boxeur de cinéma. La pièce rencontre un large succès public et vaut à son interprète une nomination aux Molières.
Poursuivant son travail d’adaptation littéraire, le metteur en scène s’attaque ensuite aux romans de Delphine de Vigan. Il conçoit d’abord une adaptation de Rien ne s’oppose à la nuit pour le Studio de la Comédie-Française, avant de mettre en scène Les Gratitudes au Centquatre-Paris. Sur scène, il dirige notamment la comédienne Catherine Hiegel dans une réflexion sur la mémoire et la transmission. Parallèlement à la scène, il s’illustre également à la télévision en réalisant plusieurs épisodes remarqués de la série médicale Les Bracelets rouges.
À travers ce va-et-vient permanent entre les plateaux de tournage et les scènes de théâtre, Fabien Gorgeart continue de bâtir une œuvre cohérente et profondément humaine. Son cinéma, toujours attentif aux bouleversements intimes et aux métamorphoses de la famille moderne, rappelle avec élégance que les liens les plus solides sont souvent ceux que l’on choisit de tisser.






