Comment passe-t-on du statut de mannequin le plus célèbre de France aux plateaux de tournage de Cinecittà et d’Hollywood, pour ensuite tout quitter par fierté artistique ? C’est le parcours fascinant de Lise Bourdin, une femme libre qui a marqué l’après-guerre de sa beauté incandescente avant de choisir l’ombre. Son destin illustre cette époque dorée où la mode et le cinéma s’entremêlaient à l’échelle internationale.
L’ancienne mannequin a su naviguer entre les mondes de la haute couture, du cinéma et de la haute société avec une indépendance rare. En choisissant de mettre fin à sa carrière au sommet de sa gloire, elle a transformé sa vie en un véritable roman d’aventures et de liberté.
Des bancs de Vichy aux projecteurs des défilés parisiens
Une jeunesse perturbée par la guerre
Née Louise Marie Odette Bourdin-Perrier en novembre 1925 à Néris-les-Bains, la future star grandit dans un contexte familial marqué par la séparation de ses parents. Durant la Seconde Guerre mondiale, elle étudie au lycée de Vichy. Cependant, sa beauté précoce perturbe tellement l’établissement que le directeur décide de l’exclure pour éviter le désordre.
À seulement seize ans, elle quitte définitivement l’école et apprend la sténographie. Elle s’installe ensuite à Paris pour travailler dans une station de radio. C’est le début d’une nouvelle vie pour la jeune femme, dont le frère Roland Bourdin fera lui aussi carrière dans le milieu culturel et de la radio.
L’ascension fulgurante dans le mannequinat
Sa trajectoire change radicalement lorsqu’elle commence à travailler comme vendeuse chez le grand couturier Pierre Balmain. Un jour, un homme l’aborde dans le métro parisien et lui propose de poser pour la couverture du magazine Claudine. Ce coup de projecteur inattendu lance immédiatement sa carrière de modèle.
Très rapidement, la jeune femme enchaîne les séances photo pour les plus grands magazines de mode de l’époque, comme Marie-Claire ou Harper’s Bazaar. Entre 1946 et 1950, elle s’impose comme le mannequin le plus photographié de France. La créatrice Mademoiselle Carven conçoit même une collection inspirée par sa silhouette élégante et sa distinction naturelle.
À la conquête des États-Unis et le statut d’icône internationale
« Miss Arch of Triumph » et le record des tarifs américains
La renommée de Lise Bourdin traverse rapidement l’océan Atlantique. Après une tournée publicitaire réussie au Brésil, elle s’envole pour les États-Unis en avril 1948 sous l’égide d’organisations caritatives. Elle y assure la promotion du film Arc de Triomphe avec Ingrid Bergman, ce qui lui vaut le surnom de « Miss Arch of Triumph ».
Durant ce voyage intense, elle enchaîne les interviews et sert de juge pour des défilés de bienfaisance. Les médias américains sont fascinés par cette jeune Française. À New York, ses tarifs atteignent 25 dollars de l’heure, un montant record qui fait d’elle le mannequin le plus cher de l’époque. Elle s’offre même le luxe de figurer dans un grand reportage de Life Magazine, une fierté qu’elle aimait rappeler.
Le septième art : une décennie sous les projecteurs
Les premiers pas et l’aventure italienne
Repérée par des producteurs hollywoodiens lors de ses défilés américains, la comédienne décide de tenter sa chance au cinéma. Après une brève apparition non créditée en 1949, elle décroche son premier grand rôle en 1953 dans Les Enfants de l’amour, un drame social réalisé par Léonide Moguy. Sa performance d’assistante sociale séduit le public et lance véritablement sa carrière cinématographique.
Le cinéma italien l’adopte rapidement. Durant les années 1950, la comédienne tourne plusieurs longs-métrages de l’autre côté des Alpes. Elle partage notamment l’affiche avec Sophia Loren dans le célèbre film La Fille du fleuve en 1954. Elle incarne également une institutrice dans Classe élémentaire sous la direction d’Alberto Lattuada.
La consécration internationale et le retrait volontaire
C’est en 1957 que Lise Bourdin obtient son rôle le plus mémorable à l’échelle internationale. Dans la comédie romantique Ariane de Billy Wilder, elle joue « Madame X », la maîtresse jalouse du personnage incarné par Gary Cooper. Ce rôle de femme élégante et mystérieuse marque les esprits des cinéphiles du monde entier.
Pourtant, malgré des propositions à Hollywood, notamment dans le film de guerre The Last Blitzkrieg aux côtés de Van Johnson, la comédienne décide de mettre un terme définitif à sa carrière en 1959. Après une quinzaine de films, elle estime qu’elle n’obtiendra jamais les rôles à la hauteur de son talent. Elle choisit alors de se retirer des plateaux sans aucun regret.
Les amours célèbres et une fin de vie romanesque
Une vie sentimentale sous le feu des projecteurs
Tout au long de sa vie, la séduisante Française a côtoyé les personnalités les plus en vue de son époque. Maurice Chevalier l’accompagne régulièrement dans les soirées parisiennes et veille sur elle avec bienveillance. En 1952, elle rencontre le prince Aly Khan à l’Opéra du Caire et entame avec lui une relation passionnée. Cette liaison fait la une des magazines du monde entier, rivalisant avec les histoires d’amour d’Elizabeth Taylor ou de Marilyn Monroe.
Après un court mariage avec l’industriel brésilien Roberto Seabra dans les années 1960, elle trouve une stabilité durable auprès de l’homme politique français Raymond Marcellin. Elle partage la vie de l’ancien ministre de l’Intérieur à partir de 1974, et ce jusqu’à la disparition de ce dernier en 2004.
Le crépuscule d’une femme libre
Installée à Paris puis dans le sud-ouest de la France, elle choisit de raconter son parcours unique à travers l’écriture. En 2022, elle publie deux ouvrages autobiographiques pour partager ses souvenirs d’une époque révolue :
- Derrière la balustrade ou la vie fracassée, un récit intime de ses fêlures.
- Mémoires d’une femme libre née en 1925, un témoignage complet sur son parcours exceptionnel.
Lise Bourdin s’éteint finalement le 28 novembre 2025 à Labastide-d’Armagnac, à l’âge de 99 ans, s’en allant discrètement deux jours seulement avant de célébrer son centenaire.
Son parcours exceptionnel de la haute couture parisienne aux plateaux de tournage internationaux reste le témoignage vibrant d’une époque de liberté et d’élégance. En refusant les compromis de la gloire, elle a su préserver son indépendance et inscrire son nom dans la légende dorée du cinéma et de la mode d’après-guerre.
