Le plateau de théâtre n’est pas un simple lieu de divertissement. Pour Arthur Nauzyciel, la scène représente un sanctuaire où les vivants dialoguent avec les spectres du passé afin d’éclairer notre présent. Dès ses premières créations, le metteur en scène français a bâti un univers singulier où l’exigence formelle s’allie à une quête de mémoire intime et collective.
En réinterrogeant les grands mythes littéraires et politiques, ce créateur transforme chaque spectacle en une expérience réparatrice. Son parcours trace un sillon singulier dans le paysage théâtral contemporain, de ses débuts d’acteur jusqu’à la direction de grandes institutions nationales.
Des racines polonaises au choc de Chaillot : genèse d’un engagement
Né le 16 février 1967 à Paris, Arthur Nauzyciel grandit dans une famille issue de l’immigration juive polonaise arrivée en France durant les années 1930. Son patronyme constitue la transcription phonétique du polonais nauczyciel, qui signifie enseignant. L’histoire familiale reste profondément marquée par la Shoah, son grand-père ayant survécu au camp d’extermination d’Auschwitz. Cette mémoire tragique nourrit très tôt son regard sur le monde et la transmission.
Durant son adolescence dans l’Essonne, une professeure documentaliste l’emmène régulièrement voir des spectacles dans la capitale. Deux chocs esthétiques majeurs forgent alors sa vocation théâtrale : la découverte de Britannicus mis en scène par Antoine Vitez en 1981, puis celle des Paravents de Jean Genet sous la direction de Patrice Chéreau. Au même moment, sa rencontre avec le chanteur Étienne Daho lui ouvre les portes du bouillonnement artistique nocturne.
Après des études universitaires en arts plastiques, histoire de l’art, cinéma et sémiologie, le jeune homme intègre en 1987 l’école du Théâtre national de Chaillot dirigée par Antoine Vitez. Quelques années plus tard, il fonde sa propre structure au Théâtre de Lorient. Il choisit de la baptiser Compagnie 41751, en référence explicite au matricule de déportation gravé sur le bras de son aïeul.
Le théâtre comme rituel de mémoire : une esthétique de la réparation
Pour Arthur Nauzyciel, la scène théâtrale opère comme un espace de réparation historique et intime. Il refuse la reconstitution académique au profit d’un rituel poétique et politique. Selon sa vision artistique, l’art scénique doit explorer les zones troubles entre la veille et le sommeil, le rêve et la réalité. L’artiste affirme d’ailleurs avec conviction : « C’est en étant poétique qu’on est politique ».
Sa démarche dramaturgique repose souvent sur le déplacement géographique et temporel des œuvres majeures. Plutôt que de figer les textes classiques dans leur époque d’écriture, il choisit de déplacer les textes vers des contextes inédits. Il monte par exemple Julius Caesar de William Shakespeare en l’ancrant dans l’Amérique des années 1960 au cœur de la campagne présidentielle de Kennedy. De même, il explore la ségrégation raciale américaine en montant Koltès à Atlanta avec des acteurs locaux.
Cette méthode s’appuie également sur un décloisonnement complet des disciplines artistiques. Le dramaturge abolit volontiers les frontières traditionnelles pour faire dialoguer le jeu d’acteur, la danse contemporaine, les arts visuels et la musique électronique. Ses spectacles deviennent des cérémonies polyphoniques où chaque élément plastique enrichit le sens du texte.
De grands jalons scéniques : de Molière à la scène internationale
La trajectoire théâtrale d’Arthur Nauzyciel est jalonnée de créations marquantes qui ont redéfini la lecture de textes fondateurs. En 1999, son spectacle Le Malade imaginaire ou le silence de Molière révèle toute la gravité existentielle de l’auteur classique. Il signe ensuite en 2004 une étape historique en provoquant la première entrée de Thomas Bernhard au répertoire de la Comédie-Française avec Place des Héros.
Les festivals et grandes scènes européennes consacrent rapidement son talent singulier. En 2011, son adaptation scénique du roman Jan Karski de Yannick Haenel remporte un succès retentissant au Festival d’Avignon et reçoit le prix Georges-Lerminier. L’année suivante, il investit la prestigieuse Cour d’honneur du Palais des Papes pour y présenter une version hypnotique de La Mouette d’Anton Tchekhov.
Son travail sur l’œuvre de Jean Genet témoigne d’une fidélité créatrice remarquable. En 2015, il conçoit Splendid’s avec des comédiens américains et la voix de Jeanne Moreau. Plus récemment, sa mise en scène monumentale des Paravents a triomphé à l’Odéon avant d’entamer une tournée mondiale récompensée au Festival international du Théâtre du Peuple de Beijing. En 2026, il prolonge cette traversée des tempêtes politiques en s’attaquant à La Mort de Danton de Georg Büchner.
Un rayonnement international singulier
Très tôt, Arthur Nauzyciel a déployé son travail en dehors des frontières de l’Hexagone. Ses collaborations l’ont conduit aux États-Unis, notamment au prestigieux American Repertory Theater de Boston, où son Julius Caesar a marqué les esprits avant de retrouver la distribution originale américaine lors de reprises très attendues.
Le metteur en scène explore également les scènes d’Europe du Nord et d’Asie avec une curiosité inaltérable :
- En Islande, il crée Le Musée de la mer de Marie Darrieussecq au Théâtre national de Reykjavik.
- À Dublin, il adapte L’Image de Samuel Beckett dans une scénographie épurée.
- En Corée du Sud, il met en scène L’Empire des lumières puis une version coréenne de Clôture de l’amour de Pascal Rambert au National Theater Company of Korea.
- À Prague, il revisite La Ronde d’Arthur Schnitzler avec la troupe du Théâtre des États.
Ces aventures internationales confirment sa capacité à confronter les chefs-d’œuvre littéraires à des cultures et des langues variées.
L’acteur et l’explorateur des formes hybrides
Au-delà de la mise en scène, Arthur Nauzyciel nourrit une riche carrière de comédien. Sur les planches, il joue sous la direction de maîtres comme Alain Françon, Jean-Marie Villégier ou Éric Vigner. Sa complicité artistique avec l’auteur Pascal Rambert donne naissance à des partitions intenses, depuis le solo De mes propres mains jusqu’aux pièces chorales Architecture et Les Conséquences.
L’artiste prête également sa silhouette singulière au cinéma et à la télévision. Les cinéphiles ont pu remarquer ses apparitions chez Tsai Ming-liang dans Et là-bas, quelle heure est-il ?, chez Jacques Doillon dans Rodin, ou encore dans les longs métrages d’Olivier Assayas.
Cette polyvalence s’exprime enfin dans le domaine lyrique et chorégraphique. Il met en scène l’opéra pop Red Waters composé par Keren Ann et Barði Jóhannsson, ainsi que Le Papillon Noir, un opéra de Yann Robin et Yannick Haenel. En danse, il collabore étroitement avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui sur plusieurs spectacles internationaux.
À la tête des institutions : bâtir un théâtre pour tous
La carrière d’Arthur Nauzyciel est indissociable de son engagement pour le service public de la culture. En 2007, il prend la direction du Centre dramatique national Orléans/Loiret/Centre, succédant à Olivier Py. Durant près de dix ans, il transforme cette maison en un foyer de création contemporaine exigeant et ouvert sur le monde.
À l’été 2016, il franchit une nouvelle étape en étant nommé en juillet 2016 par le ministère de la Culture à la direction du Théâtre National de Bretagne à Rennes. Il prend ses fonctions en janvier 2017 à la tête du troisième centre dramatique national de France par son budget et son volume d’activité. Il y développe un projet ambitieux articulé autour d’un collectif de seize artistes associés issus de toutes les disciplines.
Dans cette prestigieuse institution bretonne, Arthur Nauzyciel assure également la direction de l’École supérieure d’art dramatique. Il place la transmission au cœur de son mandat en intégrant régulièrement les jeunes promotions d’élèves à ses propres spectacles professionnels.
Réception critique et défis institutionnels
Le style théâtral développé par Arthur Nauzyciel suscite une admiration critique constante pour sa rigueur visuelle et son intensité dramatique. Les observateurs saluent sa capacité à trouver un subtil équilibre entre passé et présent à travers des images scéniques d’une grande puissance poétique. Néanmoins, certaines propositions plus radicales ont parfois divisé la critique, à l’image de sa création de Mes frères en 2020.
Le directeur de théâtre doit également composer avec des réalités économiques complexes. À la tête du TNB, il fait entendre sa voix pour défendre les moyens de la création artistique face aux contraintes budgétaires. Il formule ainsi des alertes sur les coupes budgétaires qui menacent la stabilité des centres dramatiques, la pérennité de l’emploi artistique et l’accès du public à un spectacle vivant exigeant.
Par son refus des compromis esthétiques et sa fidélité à une mémoire collective réparatrice, Arthur Nauzyciel demeure une figure majeure de la scène contemporaine. Son œuvre continue de prouver que le théâtre reste le lieu indispensable où se réinventent nos récits communs.






