Maurice Bénichou a marqué des générations de spectateurs par sa présence magnétique et son humanité vibrante. Qu’il prête ses traits émouvants à Dominique Bretodeau dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain ou qu’il donne vie aux héros complexes du répertoire dramatique, le comédien a traversé plus de cinq décennies de création avec une rare intensité.
Disparu en juin 2019 à l’âge de 76 ans, l’acteur français laisse derrière lui une œuvre immense. Entre cinéma populaire, drames d’auteur et théâtre d’avant-garde, retour sur la trajectoire d’un artiste complet qui a su allier exigence et accessibilité.
Des cafés parisiens aux premiers feux des planches
Né le 23 janvier 1943 à Tlemcen, en Algérie, le jeune homme arrive en France où il tente d’abord sa chance dans la chanson. À l’âge de 20 ans, il se produit ainsi dans des cabarets parisiens avant de croiser le chemin du metteur en scène Marcel Maréchal. Ce dernier décèle son talent brut et lui offre ses débuts sur scène au milieu des années 1960.
Très vite, le monde du théâtre s’intéresse à ce visage singulier. En 1968, Maurice Bénichou franchit une étape décisive en jouant dans Le Prix de la révolte au marché noir, un spectacle mis en scène par le jeune Patrice Chéreau. Cette rencontre lance véritablement sa carrière dramatique et l’amène à collaborer avec d’autres grands créateurs, comme Jean-Pierre Vincent.
Parallèlement, le cinéma lui ouvre ses portes dès la fin des années 1960. Il participe notamment au film historique de René Allio, Les Camisards, où il joue aux côtés de sa compagne, la comédienne Geneviève Mnich.
L’aventure Peter Brook : trois décennies de recherche théâtrale
Au début des années 1970, une rencontre transforme définitivement le parcours de l’acteur : celle de Peter Brook. Maurice Bénichou devient rapidement l’un des piliers de la troupe des Bouffes du Nord. Il participe dès 1974 à la réouverture du lieu mythique avec Timon d’Athènes de William Shakespeare.
Leur complicité culmine en 1985 lors de la création monumentale du Mahabharata au Festival d’Avignon. Dans cette épopée indienne de neuf heures, le comédien impressionne en incarnant deux figures majeures, Ganesha et Krishna. Cette aventure planétaire consacre sa capacité à transmettre une spiritualité profonde par le simple jeu du corps et de la voix.
Durant plus de trente ans, Maurice Bénichou enchaîne les pièces sous la direction du maître britannique. De La Cerisaie à La Tempête, en passant par l’étonnant spectacle L’Homme qui, il explore sans cesse de nouvelles manières de raconter l’âme humaine.
Un metteur en scène exigeant et polyvalent
Fort de cette expérience au plateau, l’artiste choisit de passer de l’autre côté du décor. Il commence par assister Peter Brook sur plusieurs productions, avant de signer ses propres créations dès la fin des années 1970.
Ses réalisations rencontrent un franc succès critique et public. En 1988, il monte Une absence de Loleh Bellon avec Suzanne Flon, une mise en scène récompensée par une grande visibilité aux Molières. La même année, il réunit Niels Arestrup et Christine Murillo pour une version mémorable des Trois Sœurs de Tchekhov à Avignon.
Curieux de tous les répertoires, Maurice Bénichou dirige ensuite Fabrice Luchini dans Knock en 2003, s’attaque aux œuvres contemporaines de Jean-Claude Grumberg ou David Mamet, et s’aventure même du côté de l’opéra avec Rossini.
Du cinéma de Haneke aux grands succès populaires
Sur grand écran, Maurice Bénichou a promené sa silhouette familière dans une multitude d’univers. Le public se souvient évidemment de sa participation à des comédies populaires des années 1970, comme Un éléphant ça trompe énormément d’Yves Robert, ou au polar d’Henri Verneuil I comme Icare.
Cependant, son rôle le plus célèbre reste sans conteste celui de Dominique Bretodeau dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001). Dans le film de Jean-Pierre Jeunet, qui rassemble plus de 23 millions de spectateurs à travers le monde, la scène où son personnage redécouvre sa boîte de jouets d’enfance dans une cabine téléphonique demeure un sommet d’émotion collective.
Le comédien noue également un lien privilégié avec le cinéaste autrichien Michael Haneke. Après Code inconnu et Le Temps du loup, Maurice Bénichou livre une performance bouleversante dans le thriller Caché (2005). Son interprétation de Majid lui vaut d’ailleurs une nomination au César du meilleur acteur dans un second rôle en 2006.
Une voix inoubliable et un héritage vivant
Durant la dernière partie de sa carrière, l’acteur prête son timbre chaleureux au cinéma d’animation en doublant le rabbin dans Le Chat du rabbin de Joann Sfar. Il incarne aussi l’avocat Jacques Vergès dans le film judiciaire Omar m’a tuer, réalisé par Roschdy Zem en 2011.
Reconnu par ses pairs pour son humilité et son exigence, Maurice Bénichou a reçu les insignes d’officier de la République en 2013. Son fils Julien perpétue d’ailleurs cette sensibilité artistique en menant une carrière internationale de chef d’orchestre.
Discret mais inoubliable, Maurice Bénichou aura incarné une certaine idée de l’art dramatique : un jeu dépouillé de tout artifice, tourné vers la vérité du texte et la générosité envers le public.






