Portrait de Catherine Poulain en mer, vêtue d'une tenue de travail, contemplant l'horizon au coucher du soleil

Catherine Poulain : le destin hors norme d’une aventurière devenue écrivaine

Rares sont les trajectoires littéraires aussi singulières et incandescentes que celle de Catherine Poulain. Avant de bouleverser le paysage éditorial français avec un premier roman devenu phénomène, cette femme libre a passé près d’un quart de siècle sur les routes du monde, exerçant les métiers les plus rudes et côtoyant l’extrême limite de ses forces physiques.

Son parcours échappe à toutes les conventions académiques. Loin des salons feutrés et des cénacles parisiens, elle a forgé une voix brute au contact direct des éléments, entre la mer de Béring et les vergers de Provence. Portrait d’une aventurière devenue l’une des plumes les plus intenses de sa génération.

Une jeunesse en rupture et l’appel du grand large

Les racines et le refus des chemins tracés

Née en 1960, la romancière voyageuse voit le jour à Barr dans le Bas-Rhin, même si plusieurs notices biographiques situent parfois par erreur sa naissance à Manosque. Fille d’un pasteur très engagé contre la guerre et d’une mère professeure de géographie ayant délaissé l’enseignement pour élever leurs cinq enfants, elle grandit au sein d’une fratrie nombreuse dont elle occupe la place centrale.

Son enfance se déroule au rythme de multiples déménagements à travers la France et dans un petit hameau isolé des Alpes. Très tôt, la jeune fille développe un amour passionné pour la langue française et la philosophie. Toutefois, elle rejette l’apprentissage théorique de la géographie : elle préfère de loin partir observer les continents par ses propres yeux. Après l’obtention de son baccalauréat à dix-sept ans, elle renonce aux carrières de vétérinaire, de garde forestier ou de charpentière, des professions alors largement fermées aux femmes.

Vingt ans d’errance à travers le monde

À l’âge de vingt ans, Catherine Poulain décide de rompre avec son quotidien pour embrasser l’inconnu. Elle quitte la France afin de parcourir la planète en subsistant uniquement par la force de ses bras. Son périple débute en Asie, où elle passe deux années entières. Après avoir tenté sans succès de s’engager dans l’action humanitaire au Népal, elle devient barmaid à Hong Kong. C’est dans ce port grouillant qu’elle commence à noircir ses premiers carnets intimes.

Sa soif d’espace la conduit ensuite vers les latitudes nordiques. En Islande, elle s’embauche comme ouvrière dans une usine de conserverie de poissons, découvrant le travail à la chaîne et l’odeur tenace de la marée. En 1987, elle gagne le continent américain et débarque au Québec. Pendant plusieurs saisons, elle sillonne le Canada et ramasse des pommes de terre ou cueille des fruits en Colombie-Britannique. Puis, elle découvre le Mexique, le Guatemala et travaille sur des chantiers navals aux États-Unis.

L’épreuve d’Alaska : dix ans au cœur des tempêtes

L’embarquement sur les quais de Kodiak

Au début des années 1990, une discussion de comptoir sur la pêche au crabe et une rencontre avec une navigatrice changent son destin. Munie d’un simple billet de bus Greyhound à cent dollars, Catherine Poulain traverse le continent américain pour rejoindre l’Alaska. Elle gagne Kodiak, le troisième port de pêche des États-Unis, réputé pour son climat impitoyable et ses marins aguerris.

Sur les pontons, elle cherche sans relâche un embarquement et convainc un capitaine de lui donner sa chance. Elle intègre ainsi l’équipage du chalutier Rebel. Seule femme à bord au milieu d’hommes rudes, elle hérite vite de surnoms affectueux comme « Lili », « le Moineau » ou « la petite Française ». Elle brise d’emblée les vieilles superstitions maritimes qui interdisaient la présence féminine sur les bateaux.

Un labeur extrême au péril du corps

Pendant une décennie, l’écrivaine et ancienne marin-pêcheur affronte les mers les plus hostiles de la planète. Elle participe aux campagnes de pêche à la morue noire, au flétan, au saumon et surtout au crabe royal. Les conditions de travail dépassent l’entendement humain. En mer, les marins affrontent des creux de trente mètres, un froid polaire et des casiers métalliques pesant près de 300 kilos.

L’épuisement nerveux et les blessures physiques marquent durablement son corps. Elle endure deux côtes fracturées, une grave blessure à la jambe et manque de perdre une main à cause du venin inoculé par les épines d’un poisson. Malgré ces souffrances, elle puise une joie sauvage dans cette fraternité maritime. Cette aventure prend fin brutalement en 2003, lorsque les autorités américaines de l’immigration procèdent à son expulsion pour défaut de visa de travail.

De la terre aux mots : l’écriture par le corps

Le retour aux travaux de la terre

De retour en France après son expulsion, Catherine Poulain poursuit son existence en marge des sentiers battus. Elle refuse le confort citadin pour retrouver le travail manuel et le rythme des saisons. Elle devient bergère dans les Alpes-de-Haute-Provence, gardant des troupeaux de moutons sur les hauts plateaux silencieux.

Elle s’engage également comme ouvrière agricole et enchaîne les besognes éprouvantes. À Manosque et dans le Vaucluse, elle ramasse les pommes et participe aux vendanges à raison de 65 heures par semaine. Elle vit tour à tour sous une yourte en Provence, dans l’ancienne maison de ses grands-parents, puis s’établit dans le Médoc. Elle y restaure elle-même une petite maison rouge chauffée au poêle à bois, travaillant dans les parcelles de vignes environnantes.

Une démarche littéraire instinctive

Tout au long de ces décennies de labeur, l’autrice de Le Grand Marin ne cesse jamais d’écrire. Elle remplit des dizaines de cahiers d’écolier posés sur un coin de table, dans des cabines de navires ou au fond d’un camion. Son style n’obéit à aucun artifice théorique : elle affirme écrire avec son corps, guidée par l’épuisement musculaire et la mémoire tactile du réel.

Ses récits s’ancrent dans une observation aiguë des éléments naturels et des travailleurs anonymes. Elle dépeint sans concession les marginaux, les ouvriers saisonniers et la solitude de l’être humain face à l’immensité du monde. Sa prose directe, charnelle et poétique transforme cette matière vécue en une formidable épopée universelle.

Un triomphe éditorial et critique retentissant

La déflagration littéraire du premier roman

Publié au début de l’année 2016 aux Éditions de l’Olivier, Le Grand Marin fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le milieu des lettres. Ce roman autobiographique raconte l’arrivée de Lili à Kodiak, son intégration sur le navire Rebel et sa rencontre lumineuse avec un pêcheur taiseux surnommé le Grand Marin. L’ouvrage séduit instantanément le grand public grâce à son authenticité bouleversante.

Le succès commercial est immense, avec plus de 300 000 exemplaires vendus en France et des traductions dans une douzaine de langues, notamment en Allemagne, aux États-Unis, en Chine et en Italie. Le livre reçoit une avalanche de distinctions prestigieuses :

  • Le Prix Joseph-Kessel, décerné au premier tour à l’unanimité ;
  • Le Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs ;
  • Le Prix Pierre Mac Orlan au salon Livre Paris ;
  • Le Prix Nicolas-Bouvier ;
  • Le Prix Gens de Mer de la Compagnie des Pêches.

Cette même année, Catherine Poulain figure parmi les finalistes du Prix Goncourt du premier roman, s’inclinant d’une seule voix au terme d’un vote très serré.

Une œuvre qui s’élargit et se réinvente

En 2018, l’écrivaine aventurière confirme l’étendue de son talent avec son second roman, Le Cœur blanc. Ce livre plonge dans la réalité âpre et méconnue des travailleurs saisonniers et des immigrés dans les vergers de Provence durant les années 1980 et 1990. À travers le regard de son personnage Rosalinde, vivant dans son vieux combi, elle décrit la précarité et la violence sociale avec une remarquable empathie.

Elle publie ensuite en 2023 un récit plus intime intitulé L’Ombre d’un grand oiseau aux Éditions Arthaud. Dans ce texte de 178 pages, elle explore ses souvenirs d’enfance, ses longues solitudes et son lien viscéral avec le monde animal, symbolisé par une petite fauconne blessée. En 2024, elle signe également un court texte pour la revue Zadig, intitulé Sur la route des migrants.

Du texte à la scène et au grand écran

La puissance visuelle de ses écrits inspire rapidement d’autres artistes. En 2023, la cinéaste et actrice Dinara Droukarova adapte Le Grand Marin au cinéma, offrant une transposition saisissante de cette aventure glaciale sur grand écran. En 2024, la metteuse en scène Claire Rengade porte cette même histoire sur les planches de théâtre avec le spectacle Dernière frontière.

Ces créations témoignent du caractère universel de son univers. Catherine Poulain continue d’incarner une parole rare et précieuse dans la littérature francophone, où l’expérience vécue du monde donne à chaque phrase le poids de la vérité.


Publié le

dans

par