Jean-Pierre Bertrand tient une sculpture géométrique complexe dans son atelier rempli de dessins et de maquettes

Jean-Pierre Bertrand : l’art subtil de la matière vivante et des nombres

Dans le paysage artistique français de la seconde moitié du XXe siècle, Jean-Pierre Bertrand occupe une place résolument singulière. Artiste discret, farouchement indépendant et rétif aux classifications hâtives, il a construit une œuvre rigoureuse où la poésie rencontre les mathématiques.

À travers l’usage de substances vivantes et de protocoles sériels stricts, le plasticien a interrogé sans relâche la matérialité de l’art. Ses compositions jouent avec le temps, la lumière et la transformation chimique des composants organiques.

Du cadrage cinématographique aux premiers gestes plastiques

Né à Paris en 1937, le créateur s’est d’abord dirigé vers l’univers du cinéma. Diplômé de l’École Nationale de Cinéma, il débute comme cadreur et participe au tournage de films majeurs, notamment sous la direction d’Otto Preminger en 1957. Entre 1970 et 1974, il travaille activement pour la télévision française au sein de l’émission Archives du XXe siècle. Cette expérience marquante lui permet de côtoyer des figures telles que Jorge Luis Borges, Giorgio de Chirico ou Rafael Alberti.

Parallèlement à ses missions professionnelles, il réalise des courts métrages expérimentaux en formats Super 8 et 16 mm. Il conçoit alors ces bobines comme de véritables croquis visuels. Cette pratique cinématographique façonne son regard sur le cadrage, la temporalité et le mouvement. Elle annonce son basculement progressif vers les arts visuels, situé par les historiens de l’art entre le milieu des années 1960 et le début des années 1970.

Le peintre présente sa toute première exposition personnelle en 1970 au musée de Ludwigshafen en Allemagne. Deux ans plus tard, la célèbre galeriste Ileana Sonnabend soutient son travail à Paris, avant qu’il ne rejoigne la galerie d’Éric Fabre en 1975. Tout au long de sa carrière, Jean-Pierre Bertrand vit et travaille dans la capitale française, conservant un atelier dédié à ses recherches formelles.

La triade organique : miel, sel et citron selon Robinson Crusoé

Au début des années 1970, l’artiste fonde son vocabulaire esthétique sur une relecture attentive du roman Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Il s’intéresse particulièrement au passage où le héros découvre une vallée fertile remplie d’arbres fruitiers et de cédrats. De cette aventure insulaire, il tire trois matières fondamentales : le sel, le citron et le miel.

Ces trois éléments composent une triade symbolique et physique qui traverse toute sa création :

  • Le sel (marqué par la lettre « S » pour salt) incarne le règne minéral et la conservation.
  • Le citron ou le cédrat (lettre « L » pour lemon) représente le monde végétal et l’acidité.
  • Le miel (lettre « H » pour honey) symbolise le règne animal et la douceur nourricière.

À cette alchimie des corps s’ajoute une dimension arithmétique constante. Jean-Pierre Bertrand accorde une place centrale au nombre 54, issu des calculs temporels de Robinson Crusoé et associé à l’idée d’image et d’alliance dans la tradition hébraïque. Ce chiffre structure ses séries, ses comptages d’objets et ses découpages d’installations, comme dans sa pièce historique Les 54 jours de Robinson Crusoé créée en 1974.

En 1976, il illustre avec éclat cette démarche dans la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière à Paris. L’installation La totalité des citrons organise la décomposition programmée d’agrumes disposés sur de grands miroirs, révélant la vulnérabilité de la matière vivante au fil des semaines.

Du papier imprégné au tableau-sculpture

À partir de 1982, le peintre fait évoluer sa technique picturale en créant ses célèbres « papiers imprégnés », également désignés sous le terme de honey paper. Il frotte, lave, plie et sature des feuilles recyclées avec ses substances de prédilection. Le papier absorbe le miel et le citron, prenant une patine brune proche de celle d’un vieux parchemin ou d’un relevé cartographique ancien.

Pour amplifier la vibration visuelle de ces fonds, l’artiste y applique de la peinture acrylique, principalement un rouge coagulant profond ou un bleu primaire pur, parfois enrichis de médium flamand pour intensifier la translucidité. Ces couleurs primaires agissent comme des contrepoints vifs aux teintes chaudes et sourdes du miel séché.

Cependant, le support ne reste jamais une simple surface plane. Jean-Pierre Bertrand insère ses papiers traités dans des cornières métalliques épaisses en fer ou les scelle sous d’épaisses plaques de plexiglas. Ces bordures lourdes et ces volumes confèrent à l’œuvre une présence physique imposante. L’artiste revendiquait d’ailleurs ce statut hybride : pour lui, ses tableaux constituaient de véritables sculptures murales.

Le créateur diversifie également ses moyens d’expression au fil des décennies. Son corpus intègre ainsi :

  • Des photographies grand format et des enregistrements vidéo.
  • Des dispositifs en tubes néon luminescents, à l’image de la pièce ACID JUICY conçue en 2006.
  • Des séries géométriques rigoureuses, comme la série des Shem initiée en 2010, qui explore les combinaisons possibles de 27 bandes de couleurs.
  • Des installations immersives combinant miroirs, métaux et textes énigmatiques.

Des grandes institutions muséales aux commandes d’État

La trajectoire de Jean-Pierre Bertrand est jalonnée de présentations prestigieuses dans les musées internationaux. Dès 1981, puis de nouveau en 1993, l’ARC au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris lui consacre d’importantes expositions. En 1985, le Centre Pompidou accueille ses créations dans une scénographie épurée. Fidèle à sa volonté de laisser parler la seule matière, le catalogue de cette exposition ne comportait volontairement aucun texte biographique ni commentaire explicatif.

En 1992, le plasticien participe à la renommée documenta IX de Cassel en Allemagne. Quatre ans plus tard, le Carré d’Art de Nîmes présente à son tour un vaste panorama de ses recherches. Le point d’orgue de sa reconnaissance internationale intervient en 1999, lorsqu’il représente le pavillon français lors de la 48e Biennale de Venise aux côtés de Huang Yong Ping. Il y déploie Ethrog, une œuvre magistrale composée de 54 cadres jaunes luminescents dialoguant avec des cédrats frais.

Plusieurs institutions publiques françaises ont également sollicité son savoir-faire pour enrichir le patrimoine national :

  • La création de vitraux contemporains pour la chapelle de Bourg-Saint-Andéol.
  • Une commande d’envergure pour le site de la Bibliothèque nationale de France à Paris.
  • Une intervention artistique spécialement réalisée en 2009 pour la crypte du Panthéon.

Les collections publiques majeures conservent aujourd’hui ses pièces phares, du Centre national des arts plastiques au Musée national d’art moderne, sans oublier le MAC/VAL à Vitry-sur-Seine.

Une œuvre secrète en marge des écoles artistiques

Tout au long de son parcours, Jean-Pierre Bertrand a toujours refusé d’appartenir à un quelconque groupe théorique. Même si la critique a souvent souligné la parenté de ses matériaux bruts avec l’Arte Povera italien, il rejetait toute filiation exclusive ou enfermement doctrinal. Il concevait l’expérience de l’art comme un face-à-face sensible et silencieux, invitant chaque spectateur à laisser résonner sa propre intériorité devant l’œuvre.

L’artiste s’éteint à Paris le 29 juin 2016, des suites d’une longue maladie, avant d’être inhumé au cimetière du Père Lachaise. Il laisse derrière lui une production cohérente, où la rigueur géométrique s’allie perpétuellement aux mystères de la matière vivante.

Par son refus des effets décoratifs et son attachement à des principes formels stricts, l’œuvre continue d’offrir une méditation précieuse sur l’écoulement du temps et la permanence des formes dans l’art contemporain.


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