Peu d’œuvres contemporaines ont su entrelacer avec autant d’intensité la brûlure du désir physique et les convulsions politiques du siècle. La trajectoire de Mathieu Riboulet s’est construite dans cet espace singulier, où la confession intime rejoint sans cesse le fracas du monde extérieur.
Disparu prématurément au sommet de sa maturité artistique, l’auteur a forgé une voix reconnaissable entre toutes. Sa prose ciselée et exigeante ausculte les corps aimants ou meurtris autant qu’elle interroge la mémoire collective.
Des plateaux de cinéma au silence creusois : genèse d’un regard
Les premières armes dans le cinéma indépendant
Avant de se consacrer pleinement au texte imprimé, l’auteur explore d’abord la puissance visuelle des images. Après des études à l’université Sorbonne-Nouvelle à Paris, il s’investit pendant une décennie dans la création audiovisuelle. Il réalise plusieurs fictions et documentaires autoproduits au sein du collectif La Traverse.
Ses courts-métrages portent déjà l’empreinte d’une sensibilité singulière, attentive aux silences et à la vérité brute des visages. Dans cette aventure, il partage une esthétique proche de Jean-Claude Biette ou de Paul Vecchiali. Le cinéma lui offre alors une école du regard qui continuera d’irriguer chaque ligne de ses futurs récits.
Le refuge de Buffeix et l’ancrage familial
Fils de l’architecte Pierre Riboulet, bâtisseur notamment de la médiathèque de Limoges, l’écrivain grandit avec un sens aigu des volumes et des lignes. Toutefois, son véritable port d’attache se situe loin du tumulte urbain, dans le hameau de Buffeix sur la commune de Saint-Avit-de-Tardes.
Cette terre limousine devient son refuge d’écriture privilégié. Mathieu Riboulet y rédige la majorité de ses pages, loin des mondanités littéraires de la capitale. Il puise dans la rudesse des paysages creusois une sobriété minérale qui équilibre l’éclat flamboyant de son style.
Une écriture du corps entre crudité et grâce
Le désir masculin face aux déchirures du sida
Dans l’univers de Mathieu Riboulet, le corps n’est jamais une abstraction. L’auteur revendique une franchise anatomique totale, refusant les pudeurs convenues. Il évoque souvent une scène fondatrice sur les berges de la Seine en 1974 comme l’éveil décisif de son orientation intime.
Cependant, cette sensualité assumée se heurte très tôt au deuil collectif. La génération de l’écrivain subit de plein fouet l’hécatombe des années 1980. Dans son ouvrage L’Amant des morts, il consacre un hommage bouleversant à ses compagnons fauchés par la maladie. Il y décrit les ravages causés par le virus avec une gravité sans pathos, transformant la douleur en cérémonial poétique.
Une filiation revendiquée avec Pasolini et Le Caravage
L’art de Mathieu Riboulet se nourrit continuellement d’un dialogue fervent avec les grands maîtres de la peinture et de la littérature. Ses descriptions physiques empruntent au clair-obscur du Caravage la tension dramatique entre la lumière et l’obscurité. De plus, il assume pleinement l’héritage spirituel de Jean Genet et de Pier Paolo Pasolini.
Cette parenté esthétique s’exprime dans plusieurs de ses publications marquantes :
- Le Corps des anges, où des présences mystiques incarnent l’insaisissable élan amoureux ;
- Lisières du corps, qui dresse une série de portraits masculins sondant les frontières du contact physique ;
- Or, il parlait du sanctuaire de son corps, conçu avec l’artiste Jean-Michel Alberola autour des récits évangéliques.
Grâce à cette approche, le romancier élève la pulsion charnelle au rang d’une quête métaphysique lumineuse.
Sonder les failles politiques du siècle
Le deuil des utopies révolutionnaires
Mathieu Riboulet ne sépare jamais l’intimité amoureuse des secousses idéologiques contemporaines. Dans Entre les deux il n’y a rien, il replonge dans les années 1970 avec son compagnon Martin. Il explore l’effervescence contestataire qui traversait alors l’Europe, de Paris à Rome en passant par Berlin-Ouest.
Néanmoins, le texte ausculte la fin tragique des espoirs révolutionnaires. L’auteur refuse d’effacer la mémoire des militants armés, mais il acte sans détour l’impasse historique scellée par l’enlèvement d’Aldo Moro en 1978. Ainsi, le récit compose un tombeau lucide pour une jeunesse prise au piège de ses propres vertiges.
Écrire l’onde de choc des attentats de 2015
Face aux drames qui frappent la France en janvier 2015, le romancier choisit d’écrire sans attendre. En collaboration avec l’historien Patrick Boucheron, il publie Prendre dates. Ce volume propose une réflexion à chaud sur l’effroi suscité par les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher.
Les deux auteurs refusent la rhétorique guerrière et les commémorations figées. Ils cherchent plutôt à comprendre comment la terreur s’imprime dans la chair des citoyens. Pour Mathieu Riboulet, consigner ces fragments d’actualité relève d’une impérieuse mission d’archivage destinée aux générations futures.
La consécration d’une voix singulière chez Verdier
L’éclat des récompenses littéraires
Après un premier livre paru en 1996 aux éditions Maurice Nadeau puis un passage chez Gallimard, Mathieu Riboulet trouve sa véritable maison chez Verdier. Cet éditeur accompagne l’épanouissement de son œuvre et fait rayonner sa voix auprès d’un public fidèle.
Le milieu littéraire salue régulièrement la virtuosité de ses compositions. L’auteur reçoit le prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres pour L’Amant des morts, avant de remporter le prestigieux prix Décembre en 2012 grâce à son ouvrage Les Œuvres de miséricorde. Ce livre magistral confronte les sept actes de charité chrétiens aux violences séculaires qui ont ensanglanté l’Europe.
Une œuvre saluée par ses pairs et la postérité
Frappé par un cancer qu’il combat pendant deux années, l’écrivain s’éteint au début de l’année 2018. Avant sa disparition, il rédige Les Portes de Thèbes, un récit posthume confrontant la maladie individuelle aux fractures sanglantes de l’époque.
L’émotion suscitée par son décès prématuré en février 2018 est considérable dans le monde des lettres. Plusieurs initiatives pérennisent rapidement sa mémoire :
- Les 13es Rencontres de Chaminadour à Guéret, consacrées à son œuvre aux côtés de grands auteurs contemporains ;
- Le beau documentaire réalisé par Sylvie Blum, tourné dans l’intimité de sa maison limousine ;
- L’ouvrage collectif Compagnies de Mathieu Riboulet, rassemblant les hommages de nombreux écrivains et philosophes ;
- Un colloque universitaire réuni à Bordeaux en 2021 pour étudier la postérité de son écriture.
Par ailleurs, la romancière Marie-Hélène Lafon s’inspire directement de lui pour composer la silhouette de Pierre Ubac dans son roman Nos vies.
Mathieu Riboulet laisse derrière lui une œuvre rare, où la beauté de la langue console sans cesse de la fragilité des êtres. En observant le monde depuis le secret de son atelier creusois, il a bâti une littérature ouverte qui continue d’éclairer notre présent.






