Depuis plus de quatre décennies, la danse contemporaine trouve dans le travail scénique un souffle d’expérimentation inépuisable. Mathilde Monnier s’impose comme l’une des figures majeures de la « nouvelle danse française » éclose dans les années 1980, en refusant constamment de figer son geste dans un vocabulaire préétabli.
Son parcours artistique se distingue par un dialogue continu avec d’autres disciplines, de la littérature à la philosophie en passant par les arts visuels et la musique. À travers plus de cinquante créations présentées sur les scènes internationales, l’artiste contemporaine n’a cessé d’interroger la communauté, la mémoire corporelle et les marges de notre société.
Des premiers pas tardifs à l’affirmation d’une écriture singulière
La découverte du geste et les années d’apprentissage
Née à Mulhouse le 2 avril 1959, la jeune femme découvre la danse de manière relativement tardive. Cette entrée différée dans la pratique corporelle nourrit une approche affranchie des conventions académiques. Elle débute sa formation à Lyon auprès de Michel Hallet Eghayan avant de rejoindre le Centre national de danse contemporaine (CNDC) d’Angers.
Au début des années 1980, elle intègre la compagnie de Viola Farber aux côtés de Didier Deschamps. Cette étape décisive lui permet d’assimiler les principes rigoureux de la danse post-moderne américaine tout en s’ouvrant à l’expressivité du théâtre dansé. Elle poursuit ensuite son parcours d’interprète auprès de François Verret et cosigne en 1983 la pièce La avec ce dernier et Josef Nadj.
Le duo fondateur et l’envol en solo
L’année 1984 marque un tournant majeur vers la création chorégraphique. En collaboration avec Jean-François Duroure, Mathilde Monnier signe des pièces marquantes qui bousculent les repères traditionnels de l’espace et du rythme. Le duo présente notamment Pudique Acide à New York en 1984, puis crée Extasis l’année suivante, deux œuvres présentées au Festival d’Avignon en 1986.
À la fin de la décennie, la chorégraphe française choisit d’écrire seule. En 1988, elle conçoit Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt, une pièce explorant les motifs du surréalisme et de l’inconscient. Elle collabore ensuite avec le musicien de jazz Louis Sclavis sur Chinoiserie et Face nord en 1991, posant les bases d’une écriture attentive aux résonances musicales et aux facettes du féminin.
L’art de la confrontation : altérité, corps empêchés et questions collectives
De l’Afrique aux marges de la société
Le travail scénique de la créatrice prend une dimension politique et sociétale forte au cours des années 1990. Après un voyage marquant au Burkina Faso, elle réunit sur scène des danseurs burkinabés et occidentaux pour concevoir Pour Antigone en 1993. Cette œuvre magistrale confronte le mythe tragique aux réalités contemporaines du collectif et de l’altérité.
Par la suite, la metteuse en scène déplace son regard vers les zones d’enfermement et de vulnérabilité. En 1996, elle crée L’Atelier en pièces à l’issue de recherches immersives menées dans des structures psychiatriques auprès de personnes autistes. La pièce interroge les limites du langage verbal et réhabilite l’expressivité brute du corps face à l’isolement.
« ` Repères de créations marquantes :
- 1984 : Pudique Acide (coréalisé avec Jean-François Duroure)
- 1993 : Pour Antigone (confrontation transculturelle)
- 1996 : L’Atelier en pièces (recherche en milieu psychiatrique)
- 1998 : Les Lieux de là (triptyque sur le vivre-ensemble)
- 2023 : Black Lights (dénonciation des violences sexistes)
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Les résonances littéraires et plastiques
L’écriture chorégraphique de Mathilde Monnier se nourrit également de rencontres régulières avec les mots et la matière. En 1997, elle s’inspire des carnets de Vaslav Nijinski pour créer Arrêtez, arrêtons, arrête sur un texte de Christine Angot. Deux ans plus tard, le triptyque Les Lieux de là approfondit ses réflexions sur l’utopie communautaire.
Cette curiosité la conduit à publier un ouvrage collectif aux éditions P.O.L avec le poète Dominique Fourcade et la photographe Isabelle Waternaux. Elle poursuit ce dialogue avec les arts visuels en s’associant à la plasticienne Beverly Semmes pour Nuit, puis au peintre Dominique Figarella pour l’installation scénique Soapéra.
Vingt ans à la tête du Centre chorégraphique national de Montpellier
L’effervescence d’un laboratoire pluridisciplinaire
En succédant au chorégraphe Dominique Bagouet en 1994, la figure de la danse prend les rênes du Centre chorégraphique national de Montpellier. Elle y déploie pendant deux décennies une politique artistique ambitieuse, faisant de l’institution un carrefour d’inventions et d’échanges internationaux. Durant cette période, elle s’investit pleinement dans les programmations du Festival Montpellier Danse.
Sous sa direction, le centre montpelliérain accueille des artistes de tous horizons. Elle collabore avec des penseurs comme Jean-Luc Nancy et des auteurs tels que Tanguy Viel ou Stéphane Bouquet. En 1999, le ministère de la Culture lui décerne le Grand Prix National des Arts du Spectacle Vivant en reconnaissance de cette impulsion créative.
Dialogues musicaux et cinématographiques
Durant les années 2000, Mathilde Monnier multiplie les passerelles avec la scène musicale contemporaine et populaire. Elle surprend le public en invitant le chanteur Philippe Katerine pour 2008 Vallée, un spectacle hybride mêlant humour décalé et déconstruction gestuelle. Elle sollicite également Heiner Goebbels, Rodolphe Burger ou Erikm sur la pièce Pavlova 3’23 ».
Cette démarche décloisonnée attire l’attention du septième art. En 2005, la réalisatrice Claire Denis lui consacre le film documentaire Vers Mathilde, qui plonge au cœur du processus de répétition. Le long-métrage dévoile la méthode de la chorégraphe, faite d’écoute minutieuse des corps et de tension féconde entre les individualités du groupe.
La direction du CND et le retour à l’indépendance
L’indiscipline institutionnelle à Pantin
Nommée à la tête du Centre national de la danse en novembre 2013, Mathilde Monnier prend ses fonctions début 2014. Elle envisage dès lors l’établissement de Pantin et de Lyon comme un espace « d’indiscipline par excellence ». Durant son mandat de cinq ans, elle favorise l’hybridation des pratiques scéniques et ouvre largement les studios aux formes émergentes.
Parallèlement à ses responsabilités institutionnelles, elle s’engage ponctuellement dans la vie citoyenne en rejoignant une liste aux élections municipales de Montpellier en 2014. Elle quitte la direction générale du CND à l’été 2019 avec la volonté affirmée de retrouver le temps long de la recherche en compagnie.
L’ancrage montpelliérain à la Halle Tropisme
De retour dans le sud de la France, la chorégraphe française investit d’abord un atelier nommé La Menuiserie. Dès 2020, elle établit sa résidence artistique permanente à la Halle Tropisme à Montpellier. Ce lieu culturel hybride lui offre un cadre idéal pour concevoir de nouveaux projets et soutenir la jeune création.
Dans cet environnement stimulant, elle développe notamment le dispositif d’accueil Micro-Halle pour accompagner les artistes dans leurs étapes de production. Elle y retrouve une proximité directe avec le plateau, entourée d’équipes fidèles et de jeunes interprètes.
Engagements féministes, mémoire et renouveau scénique
Porter la voix des femmes sur scène
Les pièces récentes de la créatrice témoignent d’une acuité politique intacte face aux luttes contemporaines. En 2019, elle s’associe à la performeuse espagnole La Ribot et au metteur en scène Tiago Rodrigues pour concevoir Please Please Please. Deux ans plus tard, le sextet féminin Records propose une vibrante traversée de la mémoire physique et sonore.
En 2023, Mathilde Monnier franchit une étape supplémentaire avec Black Lights, récompensé par la critique comme meilleur spectacle de l’année. Huit interprètes y portent les textes de la série télévisée H24, dénonçant sans fard le continuum des violences faites aux femmes, du harcèlement quotidien jusqu’au féminicide. La pièce reçoit un accueil triomphal sur les scènes internationales.
L’expérience sonore de Silence
Fidèle à son goût des correspondances sonores, l’artiste contemporaine conçoit en 2026 le projet Silence avec la compositrice Lucie Antunes. Cette création réunit quatre musiciens en direct et sept performeurs au cœur d’espaces monumentaux comme la Carrière de Boulbon lors du Festival d’Avignon.
Le spectacle explore la puissance du souffle et de l’énergie acoustique collective. Les corps y réagissent aux impulsions percussives dans une dramaturgie organique, confirmant la capacité intacte de la chorégraphe à réinventer l’espace scénique.
La condition des corps : douleur, santé et transmission
Le regard que porte Mathilde Monnier sur la condition de l’interprète s’est affiné au fil de plusieurs décennies de pratique scénique. Elle a souvent témoigné de la culture du silence qui entourait autrefois les blessures physiques dans le milieu de la danse :
> « On ne peut pas danser sans douleur. »
Elle souligne ainsi combien la prise en charge des artistes s’est heureusement transformée depuis ses débuts. L’arrivée progressive des soins paramédicaux comme l’ostéopathie ou la kinésithérapie, tout comme la prise en compte de la maternité des danseuses, représente une avancée majeure pour préserver la santé des interprètes sur la durée.
En conjuguant la rigueur du mouvement, le courage des prises de position et une générosité sans cesse renouvelée, cette grande figure de la scène contemporaine continue d’élargir le champ de la danse et d’inspirer les nouvelles générations d’artistes à travers le monde.





