Des sculptures colorées Niki de Saint Phalle Les Nanas exposées en plein air le long d'une promenade arborée au bord de l'eau

Les Nanas de Niki de Saint Phalle : quand la joie devient un acte féministe

Au milieu des années 1960, le monde de l’art assiste à une déflagration joyeuse et colorée. En donnant vie aux célèbres sculptures géantes que sont les Nanas de Niki de Saint Phalle, l’artiste autodidacte bouscule les codes de la sculpture et s’impose dans un espace public jusque-là réservé aux hommes. Ces figures plantureuses et dansantes ne sont pas de simples objets décoratifs, mais de véritables manifestes politiques.

Pourtant, cette gaieté cache une lutte acharnée contre les conventions sociales. À travers ces géantes de plâtre et de résine, l’artiste exprime une révolte profonde et propose une vision alternative du pouvoir féminin. En effet, ces créations extraordinaires réinventent totalement l’image de la femme à une époque de profonds bouleversements sociétaux.

De la violence des Tirs à la naissance d’une féminité triomphante

La naissance de ces géantes ne s’est pas faite en un jour. En effet, elles marquent une rupture radicale avec les œuvres précédentes de l’artiste, qui succèdent à la fureur destructrice de la série des Tirs réalisée entre 1961 et 1963. Là où les carabines exprimaient une colère brute, ces nouvelles silhouettes célèbrent une vie nouvelle et joyeuse.

Cette métamorphose artistique découle d’un long processus de reconstruction personnelle. Niki de Saint Phalle utilise la création pour surmonter les traumatismes de son passé, notamment un viol subi à l’âge de onze ans et une éducation bourgeoise étouffante. Cette renaissance trouve son expression la plus éclatante dans les Nanas de Niki de Saint Phalle, conçues comme des talismans de guérison.

Pour nommer ces géantes, l’artiste choisit un mot d’argot familier évoquant l’enfance et la simplicité. Ce terme fait également écho au surnom de sa propre gouvernante d’enfance. De plus, elle attribue à ses premières créations les prénoms de femmes de son entourage proche, comme sa sœur Elisabeth ou son amie Clarisse.

Des corps suppliciés aux silhouettes joyeuses

Avant d’atteindre cette plénitude joyeuse, l’art de Saint Phalle passe par des phases de grande noirceur. Elle crée ainsi au milieu des années 1960 des figures de femmes au corps délabré, supplicié ou franchement obscène. Cependant, l’été 1964 marque un tournant décisif avec l’apparition des premières formes rebondies faites de grillage, de laine et de tissus collés.

L’évolution technique : du grillage de fortune à la révolution du polyester

L’aspect des sculptures évolue rapidement grâce à l’adoption de nouveaux matériaux industriels. Dès la fin des années 1960, l’artiste abandonne le plâtre pour se tourner vers la résine de polyester et le plastique. Ce choix technique lui permet d’obtenir des surfaces parfaitement lisses et d’appliquer des couleurs extrêmement vives et luisantes.

Cette maîtrise technique permet d’ancrer définitivement les Nanas de Niki de Saint Phalle dans le paysage urbain en s’affranchissant des socles traditionnels. Grâce à la légèreté de la résine, les sculptures semblent flotter ou danser librement dans l’espace. Ainsi, l’art quitte définitivement les salons feutrés pour s’offrir directement au regard des passants.

Par ailleurs, l’artiste cherche constamment à contourner le marché de l’art élitiste en s’adressant directement au grand public. C’est pourquoi elle décide en 1968 de démocratiser son travail en vendant des ballons gonflables bon marché reprenant la forme de ses sculptures. Cette initiative audacieuse permet à chacun de posséder une œuvre d’art chez soi.

L’esthétique subversive des monumentales figures féminines

Sur le plan visuel, ces célèbres créations féminines frappent immédiatement par leurs proportions hors normes. Elles arborent des poitrines et des fesses surdimensionnées qui contrastent de façon saisissante avec des têtes minuscules et totalement dépourvues de visage. Ce choix stylistique évite d’individualiser les sculptures pour en faire des symboles universels de fécondité.

De plus, les maillots de bain colorés de ces géantes sont ornés de motifs naïfs récurrents comme le soleil, le cœur et la fleur. L’artiste positionne stratégiquement ces dessins sur les zones érogènes des corps pour célébrer la sensualité sans tabou. Représentées en train de faire des cabrioles ou de sauter, ces monumentales figures féminines expriment une liberté de mouvement absolue.

Pour nourrir l’esthétique des Nanas de Niki de Saint Phalle, l’artiste puise dans des références culturelles variées. Elle s’inspire notamment des Vénus préhistoriques pour leurs formes hypertrophiées, mais aussi des danseuses d’Henri Matisse. Elle admire également les mosaïques d’Antoni Gaudí au Parc Güell de Barcelone, dont l’influence sera déterminante pour ses travaux ultérieurs.

Voici quelques-unes des premières créations majeures de cette série historique :

  • Gwendoline, sculptée en 1965 et directement inspirée par la grossesse d’une amie de l’artiste.
  • Elisabeth, une œuvre de 1965 aujourd’hui conservée au célèbre Museum of Modern Art de New York.
  • Black Venus, une silhouette sombre et majestueuse créée entre 1965 et 1966.

Hon, la cathédrale couchée : l’apothéose de Stockholm

L’année 1966 marque l’avènement d’un projet monumental sans précédent en Suède. En collaboration avec Jean Tinguely et Per Olof Ultvedt, l’artiste érige au Moderna Museet de Stockholm une sculpture temporaire géante baptisée Hon (« Elle » en suédois), comme en témoigne la monumentale sculpture temporaire couchée sur le dos.

Pour visiter cette œuvre cathédrale, le public doit vivre une expérience immersive hors du commun. Les visiteurs pénétraient à l’intérieur de l’œuvre par son sexe, transformant l’entrée en un véritable rite de passage. L’intérieur de ce corps immense abritait des installations ludiques, dont un planétarium, un milk-bar et même un toboggan.

Cette installation éphémère désamorce avec humour la sacralisation du corps féminin en le transformant en un lieu de fête et de vie. Après quelques semaines d’exposition, l’œuvre est entièrement démantelée, mais elle laisse une empreinte indélébile dans l’histoire de l’art contemporain. Cet événement marque un tournant dans la réception des Nanas de Niki de Saint Phalle à l’échelle internationale.

Un combat politique au-delà du genre : féminisme et droits civiques

Bien au-delà de leur aspect festif, ces silhouettes féminines emblématiques portent un message politique d’une grande radicalité. En s’imposant dans les villes, ces guerrières pacifiques, conçues pour s’imposer fièrement dans l’espace urbain, contestent la domination masculine. Elles revendiquent une place légitime pour toutes les minorités.

Cet engagement se manifeste notamment à travers la création de sculptures à la peau sombre. L’artiste crée ainsi Black Rosie en hommage à la militante Rosa Parks pour dénoncer avec force la ségrégation raciale aux États-Unis. Ce geste montre que son combat artistique englobe l’ensemble des luttes pour l’égalité et les droits civiques.

Pourtant, la reconnaissance de ce travail exceptionnel a longtemps été freinée par des préjugés sexistes. Durant les années 1960 et 1970, la critique masculine a souvent tenté de minimiser son travail au profit de celui de son compagnon Jean Tinguely. Heureusement, les grandes rétrospectives des années 2000 ont enfin réhabilité la puissance autonome de sa démarche.

La dualité cachée : entre fête et angoisse existentielle

La reconnaissance tardive de l’autonomie artistique de la créatrice montre que les Nanas de Niki de Saint Phalle dépassent la simple célébration décorative. Derrière les visages absents et les couleurs chatoyantes se cache une tension permanente avec l’angoisse. Cette dualité se confirme par la coexistence de ces figures joyeuses avec les Mères dévorantes, des sculptures monstrueuses exprimant la part d’ombre de la maternité.

Aujourd’hui, l’héritage de ces géantes colorées continue d’inspirer les nouvelles générations d’artistes à travers le monde. En transformant ses blessures intimes en icônes de liberté universelle, l’artiste a légué au public des figures immortelles qui continuent de danser joyeusement pour défier les injustices.


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