Des hard-rockers perdus dans la neige, des taupes géantes qui jouent du rock underground ou des épouvantails animant une station de radio pirate : l’univers de Philippe Quesne ne ressemble à aucun autre. Depuis plus de vingt ans, ce metteur en scène conçoit le plateau de théâtre comme un écosystème vivant où l’absurde côtoie une profonde tendresse pour l’humanité.
Loin du théâtre classique fondé sur de longs tirades, ses spectacles privilégient l’image, la matière et les micro-événements. En observant de petites communautés aux prises avec leur environnement, il invente une forme d’écologie poétique qui séduit les scènes du monde entier.
Des arts décoratifs au plateau : l’œil d’un plasticien
Né en 1970 en région parisienne, Philippe Quesne aborde le spectacle vivant par le biais des arts visuels. Il étudie d’abord le dessin et l’imprimerie à l’École Estienne, puis se forme au design d’espace et à la scénographie à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris.
Pendant une dizaine d’années, il travaille comme scénographe indépendant pour le théâtre, l’opéra et l’art contemporain. Il collabore notamment avec Robert Cantarella ou Florence Giorgetti, tout en concevant des installations et des bandes-son. Cette longue pratique de l’espace forge son regard : pour lui, le décor ne sert pas de simple cadre, mais constitue le moteur même du récit dramatique.
En 2003, il fonde en Île-de-France la compagnie Vivarium Studio. Ce collectif réunit des acteurs, des plasticiens, des musiciens et des danseurs. Ensemble, ils créent la même année leur première pièce marquante, La Démangeaison des ailes, une méditation visuelle sur l’envol et la maladresse humaine.
L’esthétique du vivarium : observer l’humain et le vivant
Le nom de sa compagnie résume son projet artistique. Philippe Quesne transforme le plateau en un « vivarium » géant, un laboratoire vitré où le public observe des microcosmes d’humains et d’éléments naturels.
L’artiste utilise très peu de textes dialogués traditionnels. En revanche, il compose ses pièces à partir d’un titre, d’un espace scénique précis et d’improvisations collectives avec une troupe de fidèles comédiens, parmi lesquels Gaëtan Vourc’h, Isabelle Angotti ou Sébastien Jacobs. L’écriture se fait directement au plateau, au fil des répétitions.
La poésie du bricolage et des matériaux simples
Pour fabriquer ses mondes, le dramaturge privilégie des effets modestes et des technologies simples :
- Des rouleaux de gazon synthétique et des plaques de polystyrène,
- De la fumée blanche, de la mousse chimique et des branchages,
- Des bonbonnes d’hélium pour faire flotter des lettres géantes,
- Des bâches en plastique transformées en serres improvisées.
Cette économie de moyens volontaire donne à ses créations un charme artisanal. Chaque spectacle montre des bricoleurs rêveurs qui tentent de réenchanter leur quotidien par des gestes minuscules.
Une sensibilité tournée vers le non-humain
Dans ses spectacles, les animaux, les minéraux et les créatures hybrides occupent le premier plan. Plutôt que de donner des leçons de morale écologiques, Philippe Quesne préfère susciter l’émerveillement face au monde naturel. Il met en scène la vulnérabilité de notre planète avec un humour mélancolique et décalé.
La musique joue également un rôle dramaturgique essentiel. Il associe des chefs-d’œuvre symphoniques de Gustav Mahler ou Claude Debussy à des tubes pop revisités de manière insolite, comme des morceaux de hard rock joués maladroitement à la flûte à bec.
Deux décennies de fables écologiques et d’utopies scéniques
Contrairement à la coutume des scènes actuelles qui privilégie le renouvellement perpétuel, la compagnie fait vivre ses œuvres très longtemps. Plusieurs pièces tournent ainsi à l’échelle internationale pendant plus de dix ans.
En 2007, L’Effet de Serge rencontre un succès international retentissant. La pièce montre un homme ordinaire présentant chaque dimanche à ses amis de minuscules spectacles de quelques secondes dans son salon. L’année suivante, La Mélancolie des dragons met en scène des métalleux au grand cœur qui construisent un parc d’attractions miniature au fond d’une forêt enneigée.
Par la suite, Philippe Quesne élargit l’échelle de ses récits :
- Swamp Club (2013) réunit un groupe d’artistes qui protège une zone humide menacée d’urbanisation.
- La Nuit des taupes (2016) explore un univers souterrain peuplé de taupes géantes bâtisseuses.
- Crash Park, la vie d’une île (2018) observe une microsociété de rescapés s’organisant après une catastrophe aérienne.
- Farm Fatale (2019) met en scène des épouvantails poètes archivant les sons de la nature après l’effondrement environnemental.
- Le Jardin des délices (2023) revisite le célèbre triptyque de Jérôme Bosch dans la Carrière de Boulbon lors du Festival d’Avignon.
- Le Paradoxe de John (2025) prolonge les réflexions de la compagnie sur la création et les espaces d’exposition.
À la tête des institutions : ouvrir les frontières du théâtre
Au-delà de son travail de création, Philippe Quesne s’engage dans la direction de lieux culturels majeurs. Nommé à la tête du Centre dramatique national Nanterre-Amandiers, il y déploie un projet interdisciplinaire ambitieux tourné vers les croisements entre arts et sciences.
Durant cette période, il noue un partenariat étroit avec le sociologue Bruno Latour. Ensemble, ils organisent notamment Le Théâtre des négociations en mai 2015, une simulation grandeur nature de la conférence climat réunissant deux cents étudiants internationaux quelques mois avant la COP21. Il conçoit également dans le théâtre des expositions immersives en hommage à Jean-Luc Godard.
En 2019, il assure la direction artistique du pavillon français à la Quadriennale de scénographie de Prague. Son installation Microcosm y remporte le prestigieux prix du meilleur pavillon national. En juillet 2022, il prend les rênes de la Ménagerie de Verre à Paris, où il accompagne la création chorégraphique contemporaine et pilote le festival « Les Inaccoutumés ».
Collaborations scénographiques et rayonnement dans les musées
Philippe Quesne conçoit régulièrement des scénographies pour d’autres artistes de premier plan. Il signe notamment les décors de la pièce CASCADE pour la chorégraphe Meg Stuart, ainsi que des dispositifs pour Gwenaël Morin, Lætitia Dosch et Némo Flouret.
Ses installations plastiques entrent aussi dans les musées. Le public a pu découvrir ses œuvres et ses performances à la Biennale d’art contemporain de Lyon, au Centre Pompidou ou encore au Musée d’Orsay. Ses livrets monographiques, à l’image d’Actions en milieu naturel ou de Bivouac, prolongent sa réflexion sur la cohabitation entre l’être humain et son environnement.
En réinventant le théâtre par les arts plastiques, Philippe Quesne continue de bâtir des havres scéniques où l’imagination permet d’affronter les incertitudes de notre époque avec douceur et clairvoyance.






