Figure solaire de la modernité québécoise, Johanne Harrelle a marqué l’histoire culturelle en devenant la première femme noire à s’imposer sur les podiums de la mode au Canada. Comédienne, écrivaine et personnalité publique fascinante, elle a bousculé les codes d’une société en pleine transformation.
Derrière l’élégance éclatante de ses apparitions publiques se cache pourtant une trajectoire complexe, faite de blessures intimes, de réinvention constante et d’audace artistique.
De l’orphelinat montréalais au mythe haïtien
Née à Montréal le 29 janvier 1930 sous le nom de baptême Joan Harrell, elle grandit au sein d’une famille rapidement frappée par le malheur. Sa mère, Berthe Demers, est canadienne-française, tandis que son père, Tucker Harrell, est un Afro-Américain gérant un commerce de nettoyage. Très tôt, la tuberculose emporte son père en 1932 et contraint sa mère à entrer en sanatorium.
Placée dès l’âge de 3 ans chez les religieuses de la Crèche d’Youville, la fillette voit son prénom francisé en Johanne. Elle traverse une enfance austère en institution religieuse, marquée par les Sœurs grises et le Bon Pasteur. Les rares familles d’accueil recherchent bien souvent une jeune domestique plutôt qu’une enfant à chérir.
À sa sortie de l’orphelinat en 1947, à l’âge de 17 ans, la jeune femme décide de prendre son destin en main. Pour contourner le racisme ambiant et transformer les préjugés en atout, elle modifie son patronyme en « Harrelle ». Elle s’invente alors une nouvelle identité d’étudiante haïtienne issue de la bourgeoisie de Saint-Marc. Elle peaufine sa diction et adopte un accent raffiné qui séduit immédiatement le Tout-Montréal.
Elle donne naissance à deux garçons hors mariage, Val en 1949 puis Alain en 1951. Plus tard, en 1954, elle épouse Miklos Engelmayer, un immigrant hongrois dont elle se sépare en 1957. Tout au long de cette période, la jeune femme cherche sa place dans un univers artistique encore très conservateur.
Une pionnière sur les passerelles de la haute couture
Durant les années 1950, Johanne Harrelle foule pour la première fois les planches lors d’un défilé au prestigieux hôtel Ritz-Carlton de Montréal. Sa beauté singulière et sa présence magnétique attirent rapidement le regard des observateurs attentifs du milieu de la mode.
Sa carrière prend un tournant décisif en mai 1960. La journaliste Iona Monahan, influente rédactrice au quotidien The Gazette, la remarque à Vancouver et décide de propulser sa carrière. Dès l’automne 1960, la jeune femme enchaîne les présentations sous le simple prénom de « Johanne ».
Elle devient ainsi le mannequin fétiche du designer montréalais Michel Robichaud, symbole de l’élégance québécoise naissante. Elle parcourt le pays d’un océan à l’autre en compagnie de mannequins réputées, brisant un tabou majeur dans un milieu presque exclusivement blanc. Son talent l’amène également en Europe entre 1963 et 1964, où elle défile pour de grandes maisons de couture parisiennes, parmi lesquelles Balmain, Dior et Schiaparelli.
« À tout prendre » : le séisme cinématographique
Au-delà de la haute couture, le cinéma consacre Johanne Harrelle comme une figure incontournable de la Révolution tranquille. En juin 1956, elle rencontre le cinéaste Claude Jutra lors d’une célébration de l’Office national du film. Leur liaison amoureuse, passionnée et tourmentée, inspire directement le premier long-métrage de fiction du réalisateur, intitulé À tout prendre (1963).
Dans cette œuvre pionnière d’autofiction, la comédienne joue son propre rôle face à Jutra. Le film pulvérise plusieurs interdits de l’époque en abordant ouvertement l’union interraciale, la sexualité, l’avortement et l’homosexualité. Le long-métrage présente notamment la première scène d’intimité entre un homme blanc et une femme noire sur un écran nord-américain, tout en laissant l’actrice interpréter la chanson folklorique « Ti-zoizeau ».
La critique s’enflamme et le film remporte le Grand Prix du Festival du cinéma canadien en août 1963, assorti d’une mention spéciale pour son interprétation. La presse de l’époque, à l’image du Photo-Journal, n’hésite pas à la qualifier de « vamp noire » du grand écran.
L’exil parisien avec Edgar Morin et le difficile retour
En juin 1964, lors d’un séjour à Paris, la muse de Claude Jutra croise la route du sociologue et philosophe français Edgar Morin. Une profonde relation amoureuse naît de cette rencontre impromptue. Le couple s’unit officiellement en 1972 et partage une vie commune intense pendant une quinzaine d’années.
Durant cette période européenne, ponctuée de nombreux voyages d’études et d’une année en Californie, elle met sa carrière artistique entre parenthèses pour accompagner son époux. Cependant, en 1980, le couple se sépare et elle choisit de rentrer au pays natal à l’âge de 50 ans.
Ce retour à Montréal marque le début d’une phase beaucoup plus rude. Johanne Harrelle publie son autobiographie partielle Une leçon en 1980, puis décroche quelques apparitions dans des téléromans québécois comme Chez Denise, Marisol ou la série Scoop. Elle retrouve également Claude Jutra en 1983 sur le plateau du film La Dame en couleurs.
Malgré ces rôles ponctuels, elle fait face à une précarité financière croissante. Installée à l’Île des Sœurs après avoir tenu un petit café de quartier rue Drolet, elle s’éteint le 4 août 1994, à l’âge de 64 ans, des suites d’un cancer.
La redécouverte d’un héritage artistique unique
Longtemps reléguée aux marges de l’histoire officielle du spectacle, la mémoire de cette artiste exceptionnelle connaît une réhabilitation majeure. En 2021, l’auteur André Gervais lui consacre une biographie fouillée qui retrace l’intégralité de son parcours avec précision.
Le cinéma lui rend ensuite un hommage éclatant à travers le long-métrage documentaire Johanne, tout simplement de Nadine Valcin. Présenté en première au Festival de cinéma de la ville de Québec avant de remporter un prix prestigieux au festival Reelworld, ce film dresse un portrait émouvant grâce à des images d’archives et des témoignages touchants, dont celui d’Edgar Morin à plus de cent ans.
Par son courage face aux discriminations et son talent protéiforme, Johanne Harrelle demeure une figure essentielle de l’émancipation culturelle francophone, dont la modernité continue d’inspirer les nouvelles générations de créateurs.





