Longtemps reléguée aux marges des manuels d’histoire, la musique de Charlotte Sohy connaît aujourd’hui une éclatante réhabilitation. Cette compositrice française a traversé la première moitié du XXe siècle en bâtissant dans le secret une œuvre symphonique, lyrique et chambriste de premier plan.
Grâce à la ténacité de ses descendants et au dévouement d’interprètes passionnées, ses partitions sortent enfin de l’oubli. Elles révèlent une créatrice d’une sincérité bouleversante, dont le langage post-romantique marie la clarté formelle française aux tourments intimes de son époque.
Les années de formation et l’effervescence de la Schola Cantorum
Née à Paris en juillet 1887 au sein d’une famille d’industriels mélomanes, Charlotte Marie Louise Durey grandit dans une atmosphère hautement stimulante. Son père fait installer un orgue de salon Cavaillé-Coll dans leur hôtel particulier afin de favoriser l’éclosion de son talent précoce. Sa mère, cantatrice amatrice reconnue, lui transmet quant à elle l’amour du chant et de la poésie, tandis que son cousin germain Louis Durey rejoindra plus tard le célèbre Groupe des Six.
Très jeune, elle travaille l’harmonie auprès de Georges Marty et se lie d’amitié avec Nadia Boulanger sur les bancs des cours de solfège. La jeune fille bénéficie également des précieux conseils de Mel Bonis, qui corrige avec bienveillance ses premiers essais de composition.
Par la suite, la musicienne franchit les portes de la prestigieuse Schola Cantorum. Elle y perfectionne sa maîtrise de l’orgue avec Alexandre Guilmant puis Louis Vierne. Sous la direction exigeante de Vincent d’Indy et d’Albert Roussel, l’artiste acquiert une science remarquable du contrepoint et de l’architecture orchestrale, qui deviendra le socle de toute sa production future.
Créer dans l’intimité d’un foyer d’artistes
C’est précisément dans les couloirs de la Schola Cantorum que la jeune femme rencontre le compositeur et chef d’orchestre Marcel Labey. Le couple se marie en 1909 et fonde une famille nombreuse comptant sept enfants. Loin de freiner son élan créateur, cette union repose sur une profonde admiration mutuelle. Marcel Labey n’hésite jamais à valoriser le talent de son épouse, affirmant à qui veut l’entendre que le véritable génie du foyer réside dans ses partitions à elle.
Leur quotidien se partage entre leur appartement parisien et le château familial du Buisson de May, en Normandie, où résonnent plusieurs pianos. Le couple fréquente assidûment le salon musical de Marguerite de Saint-Marceaux. Dans ce cénacle réputé, la musique de Charlotte Sohy côtoie les créations de Gabriel Fauré, Maurice Ravel ou Paul Dukas. Elle compose pour son époux le livret du drame lyrique Bérengère, illustrant la symbiose artistique qui anime leur foyer.
Le masque du pseudonyme face aux préjugés de son temps
Malgré ce climat bienveillant, l’accès des femmes à la consécration publique demeure entravé par de puissants stéréotypes sociétaux. Pour soumettre ses partitions aux éditeurs et aux jurys sans risquer un rejet d’office, Charlotte Sohy adopte régulièrement le nom de son grand-père maternel, signant ses œuvres du pseudonyme masculin « Charles Sohy ».
Cette stratégie d’évitement s’étend aussi à la littérature sous les signatures de Louis Rivière ou de Claude Vincent. L’artiste écrit des poèmes, des pièces de théâtre et signe un roman intitulé Marie-Claire de Lucigny, tout en rédigeant ses mémoires intimes.
Par ailleurs, le bouleversement esthétique de l’après-guerre marginalise progressivement son style. Dès 1918, les avant-gardes regroupées autour de Jean Cocteau rompent avec le sérieux néo-romantique hérité de César Franck. Profondément catholique, cette créatrice conçoit son travail comme un acte spirituel plutôt que comme un instrument de carrière, restant en retrait du tumulte médiatique jusqu’à sa mort survenue à Paris le 19 décembre 1955.
Un catalogue symphonique et lyrique d’une singulière intensité
L’héritage musical de cette compositrice française comprend 35 numéros d’opus d’une remarquable variété de genres. Son chef-d’œuvre orchestral reste sans conteste la Symphonie en ut dièse mineur, op. 10, dite « Grande Guerre ». Composée entre 1914 et 1917, cette fresque puise sa force dramatique dans l’angoisse des combats où son mari fut grièvement blessé.
Sur le plan lyrique, Charlotte Sohy consacre plusieurs années à l’écriture du drame L’Esclave couronnée, adapté d’un texte de Selma Lagerlöf. Malgré les éloges de ses pairs, l’ouvrage attendra 1947 pour connaître sa création à l’Opéra de Mulhouse sous la baguette d’Ernest Bour.
Sa musique vocale illustre une maîtrise consommée de la prosodie française. Citons notamment :
- Les Trois Chants nostalgiques, op. 7, pour voix et orchestre ;
- Le Poème, op. 8, vaste oratorio pour solistes, chœur et ensemble orchestral ;
- Les Méditations, op. 18, inspirées par sa foi chrétienne ;
- Le drame mystique Les Quatre Rencontres de Bouddha, op. 9.
La musique de chambre et le piano au cœur de l’écriture
Dans le domaine intimiste de la musique de chambre, l’inspiration de Charlotte Sohy se distingue par une grande élégance harmonique et des polyphonies subtiles. Son catalogue comprend deux quatuors à cordes d’une grande intensité expressive, ainsi qu’un Triptyque champêtre op. 21 associant la flûte, la harpe et les cordes.
Pour le piano seul, l’artiste signe une remarquable Sonate op. 6, créée en 1910, ainsi que des recueils raffinés comme les Quatre pièces romantiques op. 30. Son Thème varié pour violon et orchestre op. 15, dédié à Nadia Boulanger, témoigne quant à lui d’un sens aigu de la virtuosité concertante.
L’aventure collective d’une résurrection patrimoniale
Le sauvetage de ce trésor musical débute véritablement en 1974. Le petit-fils de la musicienne, François-Henri Labey, hérite d’un ensemble de 500 kg de partitions familiales conservées dans des malles. Il entreprend alors un titanesque travail d’inventaire, de classement et de numérisation intégrale des manuscrits pour leur redonner vie.
Le déclic public a lieu en 2013 lorsque Claire Bodin programme une pièce de chambre au festival Présence Compositrices. La cheffe d’orchestre Debora Waldman découvre alors cette écriture puissante et décide de reconstituer le matériel orchestral de la Symphonie op. 10. Ce travail minutieux aboutit le 6 juin 2019 à la création mondiale de l’œuvre à Besançon par l’Orchestre Victor-Hugo Franche-Comté, un siècle après sa composition.
Cette aventure humaine donne naissance en 2021 à l’ouvrage biographique La Symphonie oubliée, coécrit par Debora Waldman et Pauline Sommelet. L’année suivante, la violoncelliste Héloïse Luzzati publie un coffret monographique de 3 CD sur son label associatif, réunissant treize partitions majeures servies par une nouvelle génération d’interprètes.
De l’ombre des tiroirs aux scènes internationales
Désormais, les plus grands solistes intègrent les créations de Charlotte Sohy à leur répertoire de concert. De Renaud Capuçon au pianiste Lang Lang, en passant par Marie-Laure Garnier ou David Kadouch, les interprètes célèbrent la richesse d’un langage musical autrefois étouffé par les préjugés. Un documentaire télévisé réalisé par son arrière-petit-fils Matthias Weber a retracé ce parcours hors norme pour les écrans de France Télévisions en mars 2026.
Cette renaissance spectaculaire démontre que le patrimoine musical français recèle encore des chefs-d’œuvre insoupçonnés, prêts à enrichir durablement notre paysage sonore contemporain.






