Dans le Paris vibrant de la Libération, Georges Ulmer a su capturer l’âme populaire d’une époque avec une gouaille inimitable. Venu du Nord mais nourri par le soleil méditerranéen, cet artiste aux multiples talents a bousculé les codes du music-hall traditionnel. Sa voix enjouée et sa silhouette athlétique ont rapidement séduit un public en quête de légèreté et de renouveau.
Derrière le créateur de l’immortelle rengaine consacrée aux nuits parisiennes se cache pourtant une trajectoire bien plus complexe. Boxeur, dessinateur, compositeur prolifique et voyageur infatigable, le chanteur d’origine danoise a traversé le siècle en conservant une liberté absolue d’esprit et de ton.
Des brumes de Copenhague aux rings de Barcelone
Le parcours de Georges Ulmer commence le 16 février 1919 à Copenhague sous le nom de Jørgen Frederik Ulmer. Son père, sculpteur reconnu au Danemark, meurt prématurément alors que l’enfant n’a qu’un an. Élevé par sa mère, la romancière Laura Hingström, le jeune garçon fréquente l’école catholique des jésuites. Il fait alors ses premiers pas scéniques en chantant dans les chœurs et en jouant de petits rôles au Dagmarteatret.
En raison d’une santé fragile, sa mère décide de s’installer vers 1931 sous le climat plus doux des Baléares, avant de rejoindre Barcelone. En Catalogne, l’adolescent apprend les langues étrangères, s’essaie au dessin de presse et travaille comme garçon de café. Doté d’une remarquable énergie, il finit par monter sur les rings de boxe en devenant professionnel pendant les années sombres de la guerre civile espagnole.
Durant cette période agitée, il commence également à écrire des partitions pour des productions cinématographiques locales. Face à la progression du franquisme et aux violences des combats, il décide toutefois de fuir Barcelone assiégée vers 1938 pour trouver refuge en France.
L’ascension d’un fantaisiste sous l’Occupation et la Libération
Arrivé à Perpignan sans ressources, Georges Ulmer cherche d’abord à vivre de ses caricatures humoristiques. Une rencontre décisive avec Maurice Chevalier change son destin : l’illustre artiste l’encourage vivement à exploiter ses dons musicaux. Dès 1940, il rejoint l’orchestre de swing de Fred Adison en tant que guitariste, saxophoniste et interprète vocal.
Après la défaite et l’instauration des lignes de démarcation, il gagne la zone libre et se produit dans les cabarets de la Côte d’Azur. C’est à Nice, sur la scène du Bagatelle, qu’il rencontre la chanteuse Betty Gola, qui deviendra son épouse. Repéré par l’éditeur Robert Salvet puis dirigé par l’imprésario Jules Borkon, l’artiste monte à Paris au printemps 1944 pour conquérir la scène prestigieuse de l’ABC.
Il y impose un personnage singulier inspiré des soldats américains et des héros de westerns. Avec un accent hybride savoureux et un sens aigu du mime, il enchaîne les succès populaires. Son titre Ma voiture contre une jeep devient même la mascotte sonore des soldats de la 2e D.B. du général Leclerc. Au lendemain du conflit, le compositeur et interprète enregistre ses premiers titres pour la maison de disques Columbia. En 1946, il décroche d’ailleurs le prestigieux Grand Prix du Disque en interprétant J’ai bu, un morceau signé par deux jeunes auteurs prometteurs, Charles Aznavour et Pierre Roche.
L’ouragan « Pigalle » : du scandale au patrimoine national
L’année 1946 marque un tournant historique dans la carrière de Georges Ulmer avec la publication de la chanson Pigalle. Écrite en collaboration avec le parolier Géo Koger et le musicien Guy Luypaërts, l’œuvre dresse un tableau sans fard des boulevards montmartrois. Les couplets dépeignent un univers haut en couleur où se croisent bistrots populaires, hôtels meublés, athlètes de foire et trafiquants interlopes.
Cette franchise descriptive choque immédiatement les comités d’écoute de l’époque. Jugée trop crue, la chanson subit une interdiction formelle de diffusion radiophonique dès sa sortie. Loin d’éteindre l’engouement du public, cette censure produit l’effet inverse et accélère la diffusion du disque dans tout le pays.
En quelques mois, le morceau se transforme en un hymne planétaire célébrant le folklore de la capitale française. De nombreux interprètes internationaux l’inscrivent à leur répertoire, de Paul Anka à Jean Sablon, en passant par Colette Renard ou les Compagnons de la chanson. L’auteur de Pigalle entre ainsi de plain-pied dans l’histoire de la musique populaire francophone.
Une carrière internationale entre grand écran et tournées mondiales
Fort de sa notoriété grandissante, l’artiste entame dès 1948 de longues tournées sur le continent américain. Polyglotte et dynamique, il réalise une vaste tournée américaine passant notamment par Las Vegas, Dallas et New York, tout en se produisant avec succès au Mexique et au Québec. Il monte l’opérette On a volé une étoile et adapte des airs anglo-saxons pour les adapter au marché européen.
Parallèlement à ses récitals, Georges Ulmer explore activement le septième art. Entre la France, l’Espagne et l’Italie, il participe au tournage de plusieurs longs métrages musicaux tout au long des années 1950. On le retrouve ainsi à l’affiche de comédies comme Paris chante toujours, La Route du bonheur ou le film policier À pleines mains. Il compose également de nombreuses bandes originales pour des productions espagnoles et mexicaines.
Cependant, les mutations de l’industrie musicale française viennent freiner son ascension scénique dans l’Hexagone. L’arrivée d’une nouvelle génération de chanteurs plus sobres, incarnée notamment par Yves Montand, modifie les goûts du grand public. L’interprète de Pigalle ne délaisse pas la scène pour autant : il continue de remplir Bobino, l’Alhambra ou les Folies Bergère, tout en honorant régulièrement des rendez-vous télévisés dans son pays natal à Copenhague.
Dernières années méditerranéennes et hommages posthumes
Au cours des années 1960, l’artiste choisit de ralentir le rythme effréné des tournées pour revenir sur la Côte d’Azur. Il prend la direction artistique du Casino municipal de Cannes et anime un restaurant réputé dans le village médiéval du Haut-de-Cagnes. Bien que ralenti par des interventions cardiaques à la fin des années 1970, Georges Ulmer conserve son attachement viscéral au monde du spectacle.
Il s’éteint le 29 septembre 1989 à Marseille à l’âge de 70 ans des suites d’un cancer. Ses proches inhument sa dépouille au cimetière Assistens de Copenhague aux côtés de sa famille. Pour saluer la mémoire de ce troubadour sans frontières, la Ville de Paris inaugure en 2005 une promenade sur le boulevard de Clichy.
Georges Ulmer laisse derrière lui un répertoire riche de plus de cinquante chansons gravées dans la mémoire collective. En mariant le swing américain à la tradition du cabaret montmartrois, il a redéfini le visage du music-hall d’après-guerre avec une élégance intemporelle.






