Dans le débat contemporain sur la mondialisation et l’identité, l’opposition entre Rome et Babel resurgit avec une acuité singulière. Cette confrontation intellectuelle examine comment la foi chrétienne envisage l’unité du genre humain face aux projets politiques modernes.
À travers son essai consacré à ce dilemme, le journaliste et essayiste Laurent Dandrieu propose une relecture théologique et politique de notre temps. Il invite à distinguer un universalisme respectueux des nations d’un globalisme uniformisateur.
Deux visions du monde : la cité spirituelle face au projet globaliste
Pour fonder sa réflexion, l’auteur s’appuie sur la célèbre distinction de saint Augustin entre la Cité de Dieu et la Cité terrestre. D’un côté se trouve l’amour divin menant au don de soi. De l’autre se déploie l’amour de soi jusqu’au rejet du Créateur. Cette grille de lecture éclaire deux modèles d’organisation sociale qui s’affrontent à travers l’histoire humaine.
Le modèle romain représente une société universelle unie sous le regard divin. Héritière de l’Empire romain transformé par l’Église, cette vision rassemble les peuples dans l’Esprit du Christ selon la dynamique de la Pentecôte. Chaque nation y conserve sa langue et sa singularité tout en participant à une même communion spirituelle.
À l’opposé, la cité de Babel figure la tentative d’unification politique sécularisée, menée sans Dieu ou contre lui. Ce projet recherche l’homogénéisation complète de l’humanité sous un pouvoir et une culture uniques. Dans cette perspective, la métropole de Babel dissout les particularismes pour bâtir un ordre purement temporel et standardisé.
L’authentique universalisme chrétien prend racine dans le mystère de l’Incarnation. Dès lors, la foi ne saurait mépriser la diversité des cultures. L’essai publié aux Éditions Artège rappelle ainsi que le mondialisme moderne déracine les individus au lieu de les élever vers le bien commun.
Le diagnostic d’une dérive : l’Église et la tentation mondialiste
L’ouvrage dresse un constat sévère sur l’évolution des discours religieux récents. Selon Laurent Dandrieu, une partie de la hiérarchie catholique aurait cédé à la tentation de Rome et Babel en confondant l’unité de foi avec l’intégration politique globale.
Cette attitude conduirait l’institution à relayer les thèses d’un mondialisme technique. L’auteur affirme que l’Église ne doit pas se réduire à adoucir les fractures sociétales sans proposer d’alternative. Elle doit au contraire redevenir le sel de la terre en affirmant sa vocation transcendante propre.
Cette dérive trouverait son origine dans un certain optimisme diplomatique né durant la Guerre froide. En privilégiant les institutions internationales, certains courants théologiques ont marginalisé le catholicisme populaire. Par conséquent, les fidèles attachés à leur terroir se sont parfois sentis délaissés par leurs pasteurs.
Ce décalage apparaît nettement dans le traitement de la question migratoire. L’auteur déplore une pastorale qui idéalise les flux de populations sans considérer les équilibres des pays d’accueil. Cette approche risque d’oublier la doctrine classique sur le bien commun national et les exigences de l’intégration culturelle.
L’enracinement et la nation comme voies vers le sacré
Face aux mirages que fait miroiter le creuset babelien, le livre réhabilite la notion d’enracinement. En convoquant la pensée de la philosophe Simone Weil, l’auteur rappelle que l’ancrage local constitue un besoin vital pour l’âme humaine.
L’accès aux réalités universelles comme le vrai, le beau et le bien ne s’opère pas dans l’abstrait. Il s’incarne d’abord dans une patrie, une langue, des paysages et un patrimoine liturgique précis. Le particulier devient le véhicule indispensable pour s’élever vers le divin et accomplir son salut.
Cette démonstration s’articule autour d’une architecture en six chapitres qui explore les liens entre identité, foi et mondialisation. L’essai consacre notamment de longues pages à la vocation historique de la France au sein de la chrétienté, rejetant l’idée que les cultures nationales n’auraient aucune consistance.
Chaque communauté historique possède une valeur spirituelle propre qu’il convient de préserver. Loin de s’opposer à l’amour du prochain, l’attachement à sa patrie constitue le premier degré de la charité ordonnée. Les nations forment un rempart protecteur contre les dérives totalitaires d’un pouvoir mondial sans visage.
Débats doctrinaux et écho d’un essai remarqué
L’ouvrage s’inscrit dans un dialogue approfondi avec l’histoire pontificale. Pour étayer sa thèse, Dandrieu mobilise les textes de Pie XII, Jean-Paul II et Benoît XVI. Ces pontifes ont régulièrement défendu la souveraineté culturelle des peuples face aux risques de standardisation économique.
Néanmoins, les commentateurs soulignent la complexité du magistère contemporain. Jean-Paul II analysait la mondialisation comme un processus technique neutre tout en exigeant le respect des cultures. La querelle entre partisans d’une ouverture sans limites et défenseurs des frontières traverse aujourd’hui l’ensemble du monde intellectuel chrétien.
Ce travail d’analyse, préfacé par le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, a suscité de nombreux débats dans les revues d’idées et les médias spécialisés. L’Académie des sciences morales et politiques a par ailleurs couronné cet ouvrage en lui décernant le prix Jean Tixier II en 2023.
Ces discussions prolongent également les réflexions du philosophe Guilhem Golfin sur les impasses de la modernité politique sécularisée. Elles témoignent d’une volonté renouvelée de penser l’organisation de la cité à la lumière des principes traditionnels de l’Église.
En remettant au centre du jeu l’alternative de Rome ou Babel, cette réflexion doctrinale souligne l’urgence de réconcilier foi universelle et enracinement charnel. Elle rappelle que le véritable humanisme ne supprime pas les nations mais les invite à s’élever ensemble vers une transcendance partagée.






