Au croisement du droit pénal et de l’action humanitaire, la trajectoire professionnelle de Martine Bouillon détonne dans le paysage judiciaire français. Reconnue pour son franc-parler et son dévouement absolu envers la cause des mineurs maltraités, cette ancienne magistrate a souvent bousculé la réserve traditionnelle de sa profession. Son parcours s’est partagé entre salles d’audience, tribunes médiatiques et accueil quotidien de jeunes en grande précarité.
Derrière ses prises de position retentissantes contre les réseaux de maltraitance, Martine Bouillon a bâti une expérience concrète faite d’accueil d’urgence et d’interventions publiques remarquées. Son nom reste indissociable des débats passionnés qui ont secoué la justice française à la fin du XXe siècle sur le traitement des violences faites aux enfants.
Des prétoires à la protection des mineurs : un parcours judiciaire singulier
Les débuts dans l’instruction et l’épreuve de Bobigny
Née en août 1948, cette praticienne du droit débute sa carrière en juridiction à la fin des années 1970. Elle occupe d’abord les fonctions de juge d’instruction à Bar-le-Duc en 1978, où elle se forge une solide rigueur d’enquête. Quelques années plus tard, elle rejoint l’un des tribunaux les plus exigeants de l’Hexagone, le tribunal de grande instance de Bobigny en Seine-Saint-Denis.
Dans cette juridiction confrontée à une délinquance urbaine complexe et à de lourdes situations de détresse sociale, elle exerce successivement comme juge d’instruction puis comme substitut du procureur. Au parquet de Bobigny, la magistrate traite quotidiennement des dossiers touchant à la protection de l’enfance, se heurtant régulièrement aux limites administratives des institutions face à la maltraitance. Son investissement lui vaut d’être régulièrement reconnue par ses pairs, figurant au tableau d’avancement de la magistrature au cours des années 1990.
La suite de carrière en Picardie
Après son départ de Bobigny en 1998, elle poursuit sa carrière au parquet du tribunal de grande instance d’Amiens, dans la Somme. Dans cette région, elle continue d’exercer ses fonctions de substitut tout en restant très attentive aux dossiers de violences intrafamiliales. Sa volonté d’agir au plus près du terrain reste intacte au fil des affectations.
Elle achève ensuite son parcours professionnel au tribunal de Beauvais, dans l’Oise, où elle occupe le poste de vice-procureure de la République jusqu’à son départ à la retraite. Tout au long de cette carrière de plusieurs décennies, Martine Bouillon a maintenu une approche directe et humaine de la justice, souvent en marge des codes de discrétion habituels de la magistrature.
La maison de Noisy-sur-Oise : un refuge personnel pour la jeunesse brisée
L’expérience de l’association Hermès
En parallèle de ses journées au tribunal, la magistrate a fait le choix rare d’ouvrir son propre domicile aux enfants les plus vulnérables. À travers son association baptisée « Hermès », elle transforme sa propriété située à Noisy-sur-Oise en un véritable lieu de vie familial. Cette structure accueille en permanence plus d’une vingtaine d’enfants et d’adolescents en grande détresse.
Entre le début des années 1990 et la fin de l’année 2002, cette maison atypique a ainsi vu passer 220 jeunes âgés de douze à vingt ans. Les profils accueillis étaient particulièrement variés : mineurs placés sur décision de justice, adolescents rescapés d’ateliers de travail clandestins ou jeunes étrangers isolés interceptés à l’aéroport de Roissy. Cette implication s’est également traduite sur le plan intime par l’adoption personnelle de dix enfants d’origine asiatique.
Un fonctionnement atypique et autonome
Pour préserver la liberté de son projet éducatif, la responsable a fonctionné sous le statut de tiers digne de confiance. Ce choix a toutefois entraîné des difficultés matérielles majeures. En l’absence d’agréments officiels et de financements pérennes de l’Aide sociale à l’enfance ou de la Ddass, elle a longtemps subvenu aux besoins de la maison sur ses propres deniers.
Face à l’épuisement progressif de ses économies personnelles et au refus des subventions départementales, le lieu de vie a dû fermer ses portes en juin 2003. Cet engagement concret au quotidien a néanmoins valu à Martine Bouillon une reconnaissance internationale : en 1996, elle est désignée pour représenter la France au Congrès mondial de Stockholm contre l’exploitation commerciale des enfants, rassemblant plus d’une centaine de pays.
Publications et controverses : une parole publique sans concession
L’onde de choc du livre « Viol d’anges »
Au printemps 1997, elle publie aux éditions Calmann-Lévy un ouvrage coup de poing intitulé Viol d’anges. Pédophilie : un magistrat contre la loi du silence. Dans cet essai rédigé à la première personne, la bouillante Martine dénonce vigoureusement l’ampleur des réseaux organisés, l’essor du tourisme sexuel et les défaillances des dispositifs de contrôle de l’époque.
Le livre suscite un écho considérable dans l’opinion publique. L’autrice y défend l’idée que ces abus constituent l’un des crimes les plus destructeurs pour la société et réclame l’instauration d’une législation pénale d’exception pour poursuivre les agresseurs. Si l’ouvrage rencontre un fort soutien populaire, ses propositions radicales provoquent des remous au sein de la Chancellerie et divisent le monde juridique sur la question des libertés publiques.
La vive polémique du « charnier » de Seine-et-Marne
La notoriété médiatique de la magistrate atteint son paroxysme lors d’une émission télévisée spéciale consacrée aux violences sexuelles. Devant les caméras, elle évoque publiquement l’existence supposée d’un charnier renfermant les corps d’une dizaine d’enfants en Seine-et-Marne, rattaché à une ancienne procédure des années 1980. Ces déclarations créent une onde de choc immédiate dans le pays.
Interrogée formellement par le ministère de la Justice, elle attribue ses informations à des échanges avec un collègue juge d’instruction antiterroriste. Toutefois, les vérifications approfondies menées par le parquet général auprès des tribunaux de Meaux, Melun et Fontainebleau révèlent l’absence totale de traces d’une telle affaire dans les archives judiciaires. L’épisode entraîne d’importantes tensions institutionnelles et précipite sa mutation vers le tribunal d’Amiens.
Présence médiatique et activités ultérieures
Au-delà de ses fonctions répressives, Martine Bouillon a régulièrement mis ses compétences au service de projets audiovisuels. Elle a ainsi collaboré comme conseillère juridique sur des productions télévisées et a participé à plusieurs documentaires marquants sur la libération de la parole des victimes, continuant d’alerter le grand public sur la vulnérabilité des mineurs.
Après sa carrière dans la magistrature, elle a également diversifié ses activités vers la gestion immobilière locale et le commerce. Son itinéraire témoigne de la complexité d’une époque charnière où la justice a dû réinventer en urgence ses méthodes face à la maltraitance des mineurs. Sa voix, parfois contestée mais toujours passionnée, a incontestablement contribué à ouvrir le débat public sur des drames longtemps restés tabous.






