Portrait de Camille Groult dans son bureau entouré d'œuvres d'art avec une vue sur Paris en arrière-plan

Camille Groult : le destin fascinant du magnat devenu collectionneur visionnaire

Au cœur du Paris de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, rares sont les personnalités à avoir mêlé avec autant d’audace le monde de l’usine et celui des chefs-d’œuvre. Charles Camille Groult s’impose rapidement comme une figure singulière du paysage artistique français, alliant une remarquable réussite commerciale à un œil de connaisseur redoutablement affûté. Né dans la capitale au début des années 1830, cet homme d’affaires bâtit l’une des collections privées les plus spectaculaires de son temps.

Derrière les portes de son hôtel particulier parisien, il a su devancer les modes, réhabiliter des artistes délaissés et bousculer les certitudes des conservateurs de musée. Son parcours illustre l’ascension d’une bourgeoisie d’affaires cultivée qui a profondément façonné le patrimoine artistique national.

Aux origines de la fortune : de la minoterie au roi du féculent

L’ascension de la famille s’enracine dans le commerce des denrées de base. En 1830, Thomas Groult fonde la maison familiale avant d’acquérir le Bazar des Comestibles en 1831, puis une première minoterie quelques années plus tard. L’entreprise se spécialise d’abord dans la fabrication de farines de légumes cuits et de pâtes alimentaires, tout en développant dès 1836 des circuits d’importation novateurs avec le Brésil pour acheminer du sagou, de l’arrow-root et du tapioca.

En reprenant les rênes de l’affaire paternelle, Camille Groult transforme cet atelier florissant en un véritable empire agroalimentaire. Ses vastes minoteries approvisionnent une population urbaine en pleine expansion. Cette réussite éclatante lui vaut dans le tout-Paris le surnom pittoresque de « roi du tapioca », une consécration commerciale qui lui ouvre les portes de la haute société et lui procure des moyens financiers considérables.

L’ancrage industriel à Vitry-sur-Seine

Pour soutenir cette croissance, l’industriel installe les usines des « Pâtes alimentaires Groult » à Vitry-sur-Seine, dans une artère qui portera plus tard son nom. Le site industriel marque durablement le paysage de la banlieue parisienne, au point d’être immortalisé lors du siège de Paris par un dessin de Camille Chazal en novembre 1870.

Cette assise manufacturière solide traverse les décennies. L’entreprise poursuivra son activité bien après la disparition de son dirigeant, jusqu’à sa fusion en 1967 avec la marque Tipiak. Fait officier de la Légion d’honneur pour sa contribution au rayonnement économique du pays, l’industriel réinvestit l’essentiel de ses profits dans une quête esthétique effrénée.

Le XVIIIᵉ siècle français : la redécouverte des maîtres du trait

Dès les années 1860, ce grand amateur d’art oriente ses premiers achats vers la peinture et le dessin français du XVIIIᵉ siècle, un pan de l’histoire alors négligé par les institutions officielles. Il acquiert avec ferveur des pièces maîtresses signées Jean-Honoré Fragonard, François Boucher, Jean-Baptiste Greuze ou Pierre-Antoine Baudouin. Son goût le porte également vers l’art vénitien, intégrant des feuilles magistrales de Giambattista Tiepolo à son cabinet d’études.

Au fil des décennies, Camille Groult devient le plus important collectionneur privé de dessins de Watteau de son époque. Il traque inlassablement les sanguines, les études de figures et les paysages à la pierre noire, affirmant une sensibilité avant-gardiste pour l’esquisse et la spontanéité du trait.

Contrairement aux acheteurs traditionnels qui recherchent des toiles d’apparat lisses et convenues, il privilégie l’émotion brute du dessin préparatoire. Cette intuition précoce participe directement à la réhabilitation critique du siècle des Lumières en France.

La passion britannique et l’engouement pour William Turner

Vers 1890, l’amateur réoriente spectaculairement ses acquisitions vers l’école anglaise du XVIIIᵉ siècle, quasiment absente des collections publiques françaises. Il achète des portraits élégants de Joshua Reynolds ou Henry Raeburn et n’hésite pas à débourser de fortes sommes, acquérant par exemple une toile de Thomas Gainsborough auprès du marchand Charles Sedelmeyer pour une somme importante.

Surtout, le célèbre collectionneur joue un rôle de pionnier absolu en introduisant l’œuvre de J. M. W. Turner en France. Il rassemble sur des chevalets une douzaine de toiles attribuées au maître londonien, parmi lesquelles figurent des vues lumineuses comme Le Pont de Saint-Cloud ou de vastes paysages fluviaux.

Ces toiles vaporeuses exercent une fascination immédiate sur l’avant-garde parisienne. Des écrivains et des critiques se pressent pour admirer ces symphonies de couleurs qui annoncent déjà les révolutions de l’impressionnisme.

L’œil du connaisseur et les controverses d’attribution

Cette collection de peintures anglaises suscite néanmoins de vives discussions dans le milieu des experts. Selon les mémoires du marchand d’art René Gimpel, plusieurs toiles attribuées à Turner étaient en réalité d’habiles pastiches achetés à bas prix par l’industriel. Ce dernier s’amusait ouvertement de la crédulité des critiques d’art et des conservateurs venus s’extasier devant ses trouvailles.

Esprit frondeur et indépendant, Camille Groult aimait éprouver le jugement de ses pairs. Il n’hésitait pas à mélanger des chefs-d’œuvre authentiques et des copies de belle facture, transformant sa galerie en un laboratoire critique où seul comptait le plaisir du regard.

Un cabinet de curiosités entre nature et faux-semblants

Dans son hôtel particulier de l’avenue de Malakoff, l’illustre collectionneur d’art imagine une scénographie totalement inédite. Les œuvres ne sont pas alignées selon un ordre muséal strict, mais disposées dans un désordre savamment calculé où chaque tableau n’apparaît pleinement que sous une perspective précise.

Au milieu des tableaux de maîtres, il intègre des vitrines garnies de coquilles de nacre et de papillons exotiques aux reflets métalliques. L’amateur épingle délibérément des insectes naturalisés juste à côté des toiles de Turner pour confronter directement la touche du peintre aux pigments créés par la nature. Il rappelle souvent que ces coquillages achetés quelques sous surpassent en beauté les pierres précieuses les plus coûteuses.

Cette quête visuelle se prolonge à l’extérieur. Dans son jardin parisien, il fait édifier de fausses ruines et des colonnades inspirées des toiles d’Hubert Robert. Pour assouvir sa passion des ciels embrasés, il acquiert également plusieurs chambres de bonne sous les toits de Paris afin d’y contempler les couchers de soleil en solitaire.

Réseaux d’élite, sociabilité et indépendance d’esprit

Personnalité truculente que ses contemporains comparaient volontiers à un personnage d’Honoré de Balzac, l’homme fréquente assidûment les cercles artistiques les plus raffinés. Dès 1892, il participe aux dîners mensuels des « Amis de l’art japonais » réunis par Siegfried Bing, côtoyant Edmond de Goncourt, le joaillier Henri Vever et son ami intime, le marchand Michel Manzi.

Ses salons attirent également de jeunes auteurs prometteurs. Marcel Proust fréquente les lieux et s’inspire de cette atmosphère esthétique singulière pour nourrir ses réflexions sur la création picturale et la lumière.

Malgré ces amitiés prestigieuses, Camille Groult conserve une liberté de ton mordante. Lorsqu’un monarque étranger décline au dernier moment une invitation à déjeuner, l’industriel lui adresse un mot cinglant pour lui rappeler avec ironie qu’il n’y avait à table « que le meunier et son fils ».

Postérité et dispersion d’un patrimoine d’exception

Les relations entre le collectionneur et les institutions nationales sont restées marquées par une profonde ambiguïté. S’il a longtemps nourri le projet de léguer un musée national d’art britannique à la France, ce dessein ne verra jamais le jour. Il offre néanmoins plusieurs pièces remarquables au musée du Louvre, notamment d’importants portraits réalisés par Henry Raeburn.

Après sa mort survenue à Paris au début de l’année 1908, l’ensemble exceptionnel qu’il avait réuni échappe à un destin public unifié. Au cours du XXᵉ siècle, des ventes successives dispersent ce trésor à travers le monde. De nombreux chefs-d’œuvre rejoignent ainsi de prestigieuses institutions internationales, à l’image de la National Gallery of Art à Washington qui conserve aujourd’hui d’admirables toiles et dessins issus de son fonds.

Longtemps restée sans inventaire global, cette fabuleuse collection a finalement fait l’objet d’études approfondies par les historiens de l’art au début des années 2000. Par son audace esthétique, Camille Groult demeure l’archétype du collectionneur visionnaire de la Belle Époque, dont les choix passionnés continuent d’enrichir les plus grands musées du monde.


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