Traquer les génocidaires, identifier les tortionnaires de guerre et traduire en justice les auteurs des pires atrocités internationales constituent un défi hors norme. Aurélia Devos incarne cette lutte judiciaire depuis plus de deux décennies avec rigueur et discrétion. Première cheffe du pôle spécialisé du parquet de Paris dédié aux crimes de masse, cette magistrate a contribué à forger la doctrine française en matière de compétence universelle.
Son action quotidienne a permis de porter devant les cours d’assises des dossiers emblématiques, du génocide des Tutsis au Rwanda jusqu’aux exactions du régime syrien. À travers des enquêtes de terrain périlleuses et une coopération judiciaire internationale constante, la magistrate s’est imposée comme une référence incontournable de la justice pénale internationale.
Des bancs lillois aux premières fonctions judiciaires
Née en 1979, Aurélia Devos grandit dans le Nord, particulièrement attachée à sa commune d’origine de Fournes-en-Weppes. Après l’obtention de son baccalauréat au lycée Marguerite de Flandre à Gondecourt en 1996, elle entame ses études supérieures à l’Institut d’Études Politiques de Lille. Elle y décroche son diplôme en sciences politiques et gouvernement en 1999, tout en suivant notamment les cours de droit public d’un jeune universitaire, Jean-Michel Blanquer.
Elle complète ensuite sa formation universitaire à Lille en obtenant une maîtrise en droit privé ainsi qu’un diplôme universitaire de criminologie en 2000. Brillante étudiante, elle réussit le concours de l’École Nationale de la Magistrature au sein de la promotion 2002. Sa scolarité à Bordeaux forge son sens aigu de l’intérêt général et son attachement à la procédure pénale.
Ses premiers pas de magistrate débutent sur le terrain du quotidien judiciaire. Dès septembre 2004, elle prend ses fonctions comme substitut du procureur au tribunal de grande instance de Béthune. Cette expérience éprouvante à l’audience forge sa pratique des réquisitions et son sens de la décision rapide.
Cependant, son intérêt pour les enjeux transfrontaliers la pousse rapidement vers d’autres horizons. En septembre 2007, la juriste rejoint le ministère de la Justice en qualité de rédactrice au bureau de l’entraide pénale internationale. Puis, entre 2009 et 2010, elle devient conseillère pour les affaires juridiques et judiciaires internationales au sein du cabinet ministériel des Affaires étrangères, perfectionnant sa maîtrise des rouages diplomatiques mondiaux.
La genèse du Pôle crimes contre l’humanité à Paris
À partir de septembre 2010, Aurélia Devos s’attelle à un projet judiciaire ambitieux au sein du tribunal de grande instance de Paris. La création formelle, en 2012, du pôle spécialisé dans les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre marque une étape historique pour l’institution judiciaire française.
Les débuts s’avèrent particulièrement modestes. Dans un entresol du palais de justice parisien, une équipe réduite à trois magistrats pionniers doit tout construire avec des moyens matériels limités. La structure doit rapidement imposer sa légitimité auprès des juridictions traditionnelles tout en composant avec les sensibilités diplomatiques.
La conviction de l’ancienne cheffe du Pôle crimes contre l’humanité demeure limpide : la France ne doit en aucun cas servir de sanctuaire aux criminels internationaux en fuite. Pour mener ces investigations hors normes, le parquet travaille main dans la main avec l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH).
Pendant une décennie entière, jusqu’en août 2020, la magistrate pilote ces dossiers d’une gravité exceptionnelle. Sous son autorité, la section intègre par la suite le Parquet national antiterroriste (PNAT), consolidant les moyens d’investigation de la justice française face aux crimes de masse.
Les grands dossiers : du génocide rwandais au drame syrien
Le 12 mars 2014 marque un tournant majeur pour la justice française. Devant la cour d’assises de Paris, Aurélia Devos porte l’accusation à l’âge de 35 ans lors du procès historique de Pascal Simbikangwa. Cet ancien capitaine de la garde présidentielle rwandaise devient le premier accusé condamné en France pour complicité de génocide.
Ces poursuites ont exigé des investigations minutieuses sur les collines du Rwanda. Malgré les tensions diplomatiques nées des événements de 1994, les magistrats et enquêteurs français se rendent sur place afin de recueillir directement les récits des rescapés et faire procéder à des constatations matérielles indispensables.
La guerre civile syrienne impose par la suite de nouveaux défis méthodologiques. Face à un théâtre de guerre inaccessible aux juges occidentaux, l’équipe d’Aurélia Devos déploie des techniques d’enquête novatrices. Les enquêteurs exploitent notamment les 28 000 clichés du dossier César, documentant les supplices infligés aux prisonniers du régime de Bachar al-Assad.
Dans le cadre d’une coopération européenne étroite, le parquet instruit également des dossiers majeurs tels que l’affaire Anwar Raslan ou les disparitions forcées touchant des binationaux comme Obeida Dabbagh. L’analyse des données satellites, la vérification de vidéos en sources ouvertes et l’audition de témoins réfugiés aux frontières permettent ainsi de monter des accusations solides sans fouler le sol syrien.
Par ailleurs, le pôle étend ses investigations à d’autres conflits sanglants, du Liberia à la République centrafricaine, sans oublier des volets mémoriels comme la déportation des populations tziganes durant la Seconde Guerre mondiale.
Méthodes d’investigation et doctrine juridique
L’action menée par Aurélia Devos a profondément fait évoluer la doctrine pénale française. L’investigation sur les crimes de masse requiert une adaptation constante aux réalités du terrain et aux nouvelles technologies de l’information.
Sur les théâtres d’opérations accessibles, les enquêteurs procèdent à des vérifications classiques indispensables :
- Réalisation de constatations balistiques précises sur les lieux de massacres.
- Prélèvement et analyse d’éléments de munitions pour déterminer l’armement employé.
- Recueil direct et méthodique des dépositions des victimes et survivants.
- Cartographie détaillée des fosses communes et des lieux d’exécutions sommaires.
À l’inverse, lorsque l’accès direct aux zones de combat s’avère impossible, la procureure s’appuie sur des méthodes indirectes de fiabilisation :
- Exploitation fine de l’imagerie satellitaire haute résolution pour documenter les destructions.
- Authentification rigoureuse des vidéos et photographies issues des réseaux sociaux.
- Auditions approfondies de réfugiés et d’exilés dans les pays limitrophes.
- Recoupement des rapports établis par les organisations non gouvernementales.
https://www.youtube.com/watch?v=h-JoTlmF6Ns
Sur le plan doctrinal, la juriste française soutient que certains actes de terreur doivent également recevoir la qualification juridique de crimes de guerre. Elle s’engage activement contre l’usage des violences sexuelles comme armes de guerre et participe à la coopération bilatérale avec les magistrats ukrainiens pour documenter les exactions commises lors du conflit avec la Russie.
Témoignage d’une magistrate et fonctions actuelles
Après dix ans passés à la tête du pôle spécialisé, Aurélia Devos rejoint brièvement l’ONU en tant que procureure senior auprès du Mécanisme résiduel des tribunaux pénaux internationaux. En septembre 2021, elle choisit de revenir dans sa région natale pour exercer comme première vice-présidente adjointe au tribunal judiciaire de Lille, où elle préside la 5ᵉ chambre correctionnelle.
En octobre 2023, elle publie chez Calmann-Lévy un ouvrage remarqué intitulé Crimes contre l’humanité : le combat d’une procureure. Dans ce récit de 250 pages, elle lève le voile sur le quotidien souvent méconnu des magistrats, enquêteurs et greffiers engagés dans la lutte contre l’impunité internationale. Elle y partage sans fard les dilemmes éthiques, la confrontation avec les bourreaux et la douleur des victimes.
Sa vie privée a également connu une brève exposition médiatique en raison de son mariage célébré le 7 juillet 2018 à Fournes-en-Weppes avec Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale. Parents d’une fille, ils intentent une action en justice contre la presse locale après la parution de photographies non autorisées de leur union, avant que leur séparation n’intervienne en juin 2020.
Reconnue par ses pairs pour sa rigueur et son engagement, Aurélia Devos continue d’incarner une justice humaine et intransigeante face aux pires dérives du monde contemporain. Son parcours témoigne de la capacité du droit à transcender les frontières pour que les crimes les plus graves ne restent jamais impunis.






