À la croisée de la recherche académique, de l’évaluation publique et des autorités de contrôle, Anne Perrot incarne une figure majeure de l’économie appliquée en France. Son parcours singulier combine l’exigence des mathématiques pures et l’analyse fine des mécanismes de marché. Face aux bouleversements créés par les plateformes numériques et les impératifs écologiques, cette universitaire devenue haute fonctionnaire a façonné des outils essentiels pour préserver l’équilibre concurrentiel.
L’action publique requiert souvent des profils capables de traduire la théorie abstraite en règles concrètes. C’est précisément cette passerelle que l’économiste française a consolidée tout au long de sa carrière, tant au sein des institutions nationales qu’à l’échelle européenne.
Une double formation au service de la rigueur scientifique
Née le 10 juin 1958 à Paris, Anne Perrot grandit dans un environnement intellectuel stimulant en tant que fille unique des historiens Michelle et Jean-Claude Perrot. Dès ses premières années universitaires, elle choisit d’explorer les sciences dures avant d’orienter ses compétences vers l’économie. Elle obtient ainsi un doctorat en mathématiques à l’Université Paris VI en 1982, consolidant un socle quantitatif qui orientera durablement ses recherches.
Elle poursuit ensuite son cursus à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, où elle soutient avec succès un doctorat en sciences économiques. Ses travaux doctoraux reçoivent une reconnaissance immédiate de la communauté des chercheurs, couronnés notamment par le prix de la meilleure thèse de l’Association française de sciences économiques (AFSE) puis par celui de la Chancellerie des Universités. En 1988, elle franchit une nouvelle étape en réussissant le concours de l’agrégation de l’enseignement supérieur.
Cette assise théorique solide lui permet de mener des activités d’enseignement variées. Professeure à Paris I à partir de 1991, elle transmet ses connaissances aux futurs cadres et chercheurs au sein d’institutions prestigieuses telles que l’ENSAE, Sciences Po Paris ou encore l’École d’économie de Paris. De 1997 à 2004, la chercheuse dirige également le Laboratoire d’économie industrielle du Centre de recherche en économie et statistique (CREST), où elle approfondit la modélisation des interactions stratégiques entre entreprises.
L’autorité de la concurrence et l’épreuve du terrain
Au tournant des années 2000, la spécialiste des politiques publiques quitte temporairement les seuls amphithéâtres pour participer directement à la régulation des marchés. Nommée membre du Conseil de la concurrence en 1999, elle devient vice-présidente de l’institution en 2004, un poste qu’elle conserve lors de la transformation de l’entité en Autorité de la concurrence jusqu’en 2012. Pendant huit ans, Anne Perrot contribue à moderniser le contrôle des concentrations et à réprimer les ententes illicites et les abus de position dominante.
Son expertise dépasse rapidement les frontières hexagonales. Au niveau communautaire, elle intègre dès 2003 le groupe consultatif économique sur la politique de concurrence auprès de la Commission européenne. Par ailleurs, elle préside l’Association of Competition Economics de 2006 à 2010, favorisant le dialogue entre économistes, juristes et régulateurs internationaux.
Après ce mandat public, l’experte en régulation rejoint le secteur privé en tant qu’associée au sein du cabinet de conseil économique MAPP entre 2012 et 2018. Cette expérience lui offre une observation directe des stratégies industrielles privées, renforçant sa vision globale des dynamiques d’entreprises avant son retour vers la haute administration publique.
Des plateformes numériques à la crise de l’eau : les chantiers doctrinaux
Dompter le pouvoir des géants de la tech
La montée en puissance des géants de la technologie constitue l’un des axes de réflexion majeurs développés par Anne Perrot. Dans plusieurs travaux rédigés pour le Conseil d’analyse économique (CAE), elle alerte très tôt sur les risques de verrouillage des marchés engendrés par les effets de réseau et l’accumulation massive de données. Selon elle, les outils antitrust traditionnels, intervenant souvent a posteriori après de longues procédures, se révèlent inadaptés à la vélocité du numérique.
Elle défend avec constance la mise en place d’une régulation sectorielle ex ante. Cette approche impose des obligations préventives aux plateformes systémiques afin d’éviter l’étouffement précoce de l’innovation concurrente. Ses propositions ont largement nourri les réflexions nationales et européennes ayant conduit à l’élaboration de cadres réglementaires modernes pour les marchés numériques.
Régulation sectorielle et transition écologique
Les contributions thématiques d’Anne Perrot portent également sur les mutations des services essentiels. Elle a examiné les freins structurels à l’innovation dans l’industrie pharmaceutique ainsi que les effets des réformes dans les télécommunications et la grande distribution.
Face aux enjeux climatiques, ses analyses récentes se sont concentrées sur les biens communs. Elle a notamment mis en lumière l’urgence de réformer la gestion de l’eau afin d’harmoniser trois impératifs cruciaux :
- La sobriété indispensable des usages face à la raréfaction de la ressource ;
- L’équité tarifaire pour préserver le pouvoir d’achat des ménages ;
- Le maintien des investissements lourds nécessaires à l’entretien des infrastructures et des réseaux.
Au cœur de l’État : évaluation et haute fonction publique
En septembre 2018, Anne Perrot est nommée inspectrice générale des finances au tournant d’un recrutement au tour extérieur. Cette nomination consacre une trajectoire entièrement dédiée à l’intérêt général et à l’efficacité de la dépense publique. Au sein de ce grand corps d’inspection, elle conduit des missions d’audit et de conseil stratégique pour le compte du gouvernement.
Son influence sur les politiques publiques s’est également illustrée en 2015 lorsqu’elle a présidé la commission chargée d’évaluer la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques. Membre de la Commission des participations et des transferts depuis 2019 et correspondante du Conseil d’analyse économique, l’ancienne vice-présidente de l’Autorité de la concurrence contribue activement à éclairer les choix de l’État actionnaire.
Ses contributions régulières dans les cercles de réflexion économique témoignent d’une volonté constante de fonder la décision politique sur des données empiriques vérifiables. Ses mérites au service de la collectivité lui ont valu d’être nommée chevalier de l’Ordre national du Mérite puis chevalier de la Légion d’honneur en 2018.
En reliant en permanence la recherche économique aux réalités concrètes des marchés, Anne Perrot a laissé une empreinte déterminante sur les méthodes de régulation en France. Son itinéraire rappelle que la protection du consommateur et la vitalité économique dépendent étroitement d’une compréhension fine et rigoureuse des mécanismes de la concurrence.






