Face aux tensions géopolitiques contemporaines et à la raréfaction des ressources, les certitudes du libre-échange vacillent. L’économiste et historien Arnaud Orain propose une grille de lecture originale pour comprendre ces bouleversements majeurs. En revisitant les archives des Temps modernes et les doctrines oubliées, ses travaux mettent en lumière les mécanismes profonds des crises actuelles.
Loin de considérer le capitalisme comme un bloc uniforme, ses recherches dévoilent une histoire rythmée par des ruptures structurelles. De la folie spéculative du système de Law jusqu’aux rivalités sino-américaines actuelles, ses essais rappellent que l’économie reste indissociable de la politique, de la culture et des limites physiques de la planète.
Un parcours au cœur des institutions académiques
Né en 1977, Arnaud Orain construit sa trajectoire universitaire à la croisée de l’économie et de l’histoire. Après des études à l’Université de Nantes, il poursuit son cursus à l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud. En 2004, il soutient à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne une thèse consacrée à la pensée de l’abbé de Condillac sous la direction d’André Lapidus.
Reçu au concours national d’agrégation de l’enseignement supérieur en 2006, le professeur des universités commence sa carrière professorale à Brest avant de rejoindre l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8. À la rentrée 2023, le chercheur français franchit une nouvelle étape en devenant directeur d’études à l’EHESS, où il déploie ses projets au sein du Centre de Recherches Historiques.
Cette assise institutionnelle s’enrichit de nombreux séjours à l’étranger. Il effectue notamment plusieurs résidences à l’Université de Princeton et à l’Institute for Advanced Study. Parallèlement, l’European Society for the History of Economic Thought distingue ses travaux en lui décernant le prestigieux Young Researcher Award en 2013, confirmant son rayonnement international.
Les Lumières sous un nouveau jour : du mirage colonial aux savoirs perdus
Pour renouveler l’histoire intellectuelle, Arnaud Orain associe délibérément l’analyse des doctrines, l’étude des flux financiers et l’histoire culturelle. Son ouvrage La Politique du merveilleux, paru en 2018, renouvelle entièrement l’analyse du système financier de John Law sous la Régence. Il y démontre que la bulle spéculative reposait sur une véritable propagande visuelle et littéraire destinée à fabriquer le mythe d’une Louisiane abondante.
Ses recherches s’intéressent également aux critiques virulentes de l’école physiocratique au XVIIIᵉ siècle. L’universitaire spécialiste des Physiocrates analyse minutieusement les écrits d’auteurs hétérodoxes comme l’abbé Galiani ou Gabriel Bonnot de Mably. Ces penseurs contestaient déjà la dérégulation brutale du commerce des blés et défendaient le rôle régulateur de la puissance publique face aux risques de disette.
Dans cette continuité, il publie en 2023 Les savoirs perdus de l’économie. Cet essai exhume des conceptions préindustrielles méconnues qui intégraient l’équilibre du vivant et la finitude des ressources naturelles face à la montée de l’idéologie propriétariste.
Le retour du capitalisme de la finitude
Avec son essai Le Monde confisqué, Arnaud Orain formalise une ambitieuse théorie des cycles longs du capitalisme. Selon lui, l’histoire mondiale ne suit pas une trajectoire linéaire vers une mondialisation toujours plus fluide. Elle oscille plutôt entre deux régimes opposés selon la perception de la disponibilité des ressources :
- Le capitalisme libéral : ce régime prospère en période d’abondance perçue. Il valorise le libre-échange, la baisse des prix et la concurrence sous la protection d’une puissance hégémonique garante de la liberté des mers.
- Le capitalisme de la finitude : ce modèle s’impose lorsque la perception de la rareté domine. L’économie bascule alors vers la prédation, les monopoles territoriaux et la coercition politique.
Historiquement, ce capitalisme illibéral a dominé la première mondialisation mercantiliste du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle, puis la vague impérialiste de 1880 à 1945. Arnaud Orain soutient que le monde contemporain replonge aujourd’hui dans cette même dynamique prédatrice face aux crises écologiques et aux pénuries de matières premières.
Une mondialisation fracturée sous le règne de la rareté
Ce basculement contemporain se manifeste par plusieurs piliers structurels. D’abord, la liberté maritime cède le pas à une militarisation croissante des détroits et des routes maritimes stratégiques. Ensuite, les mécanismes de marché s’effacent au profit de zones d’influence exclusives, d’embargos et de guerres commerciales.
Par ailleurs, de grandes firmes technologiques et logistiques acquièrent des pouvoirs quasi régaliens. Ces conglomérats dictent leurs conditions aux producteurs à la manière des anciennes compagnies coloniales à charte. En parallèle, la course aux terres rares et l’accaparement de surfaces agricoles dans les pays du Sud illustrent cette logique d’appropriation directe des ressources physiques.
Débats, résonances et perspectives
Les thèses développées par Arnaud Orain suscitent un vif intérêt parmi les économistes contemporains. Christian Chavagneux salue ainsi une démonstration convaincante d’un capitalisme redevenu plus rentier et plus violent. De son côté, l’économiste Branko Milanovic mobilise cette grille d’analyse du « commerce armé » pour décrypter les rivalités stratégiques opposant les États-Unis et la Chine.
L’historien de l’économie apporte également une nuance politique cruciale. Selon lui, l’épuisement du consensus néolibéral n’ouvre pas automatiquement la voie à une transition solidaire ou écologique. L’histoire enseigne plutôt que le reflux du libéralisme engendre d’abord un nationalisme économique agressif, sécuritaire et xénophobe.
À travers ses chroniques radiophoniques et ses publications régulières, Arnaud Orain continue d’éclairer le débat public. En reliant les crises de l’Ancien Régime aux impasses de notre temps, son œuvre offre une boussole essentielle pour naviguer dans un monde où l’économie redevient une affaire de souveraineté et de puissance.






