Incarnation d’un chic parisien inimitable et figure marquante des années trente, Jacqueline Delubac a longtemps vu son image associée aux chefs-d’œuvre de Sacha Guitry. Pourtant, réduire son parcours au rôle de muse serait méconnaître une personnalité vive et visionnaire. Derrière l’actrice au regard bleu et à la diction pétillante se cachait une femme d’une étonnante lucidité, devenue l’une des plus grandes collectionneuses d’art de son siècle.
De la scène légère des cabarets aux salles feutrées des ateliers de peintres, cette grande actrice a toujours su imposer ses propres choix esthétiques. Son itinéraire singulier mêle théâtre, cinéma, haute couture et mécénat avec une rare cohérence.
Des planches de cabaret aux feux de la rampe
Née le 27 mai 1907 à Lyon sous le nom d’Isabelle Jacqueline Basset, la jeune fille grandit dans l’univers de la soierie lyonnaise. Son père, industriel, meurt prématurément alors qu’elle n’a que quatre ans. Élevée à Valence par sa mère et ses grands-parents, elle décide rapidement de tenter sa chance dans la capitale. Accompagnée de sa mère, pianiste diplômée du Conservatoire, elle s’installe à Paris pour y suivre des cours de danse, de chant et d’art dramatique.
Ses premiers pas professionnels s’ancrent dans le music-hall. Au cabaret de l’Empire, elle attire l’attention avec une parodie audacieuse de Joséphine Baker, avant de devenir figurante au Palace. Le revuiste Rip la remarque alors et lui confie des rôles dans plusieurs spectacles légers. Dès 1930, elle se tourne vers le grand écran et décroche de petites apparitions aux côtés de Marguerite Moreno ou de Fernandel, posant les bases d’un jeu fondé sur la vivacité et la fraîcheur.
L’ère Sacha Guitry : l’irrésistible ascension d’une comédienne moderne
L’existence de la comédienne bascule à l’automne 1931. Le dramaturge et cinéaste Sacha Guitry cherche alors une interprète pour jouer une jeune étrangère dans sa pièce en un acte Villa à vendre. Leur rencontre débouche sur une complicité artistique immédiate, qui se transforme en histoire d’amour. Le couple se marie le 21 février 1935 à Paris. Lors de la cérémonie, l’auteur a ce mot célèbre : « J’ai 50 ans, Jacqueline en a 25, il est donc juste qu’elle devienne ma moitié. » Pour maintenir la saveur de cette formule, Jacqueline Delubac prétendra d’ailleurs longtemps être née en 1910.
Sur les planches comme à l’écran, le duo fait des étincelles. Jacqueline Delubac joue dans vingt-trois pièces écrites par son époux et l’incite avec insistance à investir le cinéma parlant. Entre 1935 et 1938, elle tourne sous sa direction dans onze longs-métrages restés des classiques, parmi lesquels Bonne chance !, Le Roman d’un tricheur, Désiré et Quadrille.
Sa chevelure noire, son visage triangulaire et sa voix chantante séduisent le public. La critique loue un jeu d’une grande modernité, souvent qualifié de style « à l’américaine », caractérisé par un débit rapide et un naturel désarmant. Toutefois, la vie recluse au sein de l’hôtel particulier de Guitry finit par peser à la jeune femme. Refusant de s’enfermer dans un univers théâtral exclusif, Jacqueline Delubac demande le divorce en 1939 pour retrouver sa liberté.
L’après-guerre et la reconversion : une femme libre au goût affirmé
Après cette séparation retentissante, l’artiste s’efforce de casser son image d’épouse modèle de cinéma. Elle déclarera plus tard avec autodérision : « J’étais tellement guitrysée au théâtre comme au cinéma que les metteurs en scène avaient peur que je ne me déguitryse point. » Elle prouve pourtant sa tessiture dramatique dans le film Dernière jeunesse de Jeff Musso, puis tourne sous la direction de Jean Delannoy ou Georg Wilhelm Pabst.
Au début des années 1950, après une trentaine de films, l’épouse de Sacha Guitry choisit de quitter définitivement les plateaux de tournage. Elle partage ensuite sa vie avec le diamantaire Myran Eknayan, qu’elle épousera bien plus tard en 1981. Désormais loin des projecteurs de cinéma, elle fréquente le gotha international et s’impose comme une référence absolue d’élégance.
Habillée par Elsa Schiaparelli, Jeanne Lanvin et le bottier Roger Vivier, elle figure même selon le magazine américain Life parmi les femmes les plus élégantes de la planète. Sa garde-robe raffinée, comptant des centaines de tenues de haute couture, rejoindra ultérieurement les réserves du Musée de la Mode et du Textile à Paris.
L’œil de la collectionneuse : un legs majeur pour les beaux-arts
C’est dans l’univers de la peinture que Jacqueline Delubac va exprimer toute sa singularité. Si Guitry lui avait ouvert les yeux sur les maîtres du XIXe siècle, elle jugeait ses goûts trop classiques. Dès la fin des années trente, elle n’hésite pas à vendre certains de ses bijoux pour acheter des toiles contemporaines, à commencer par une œuvre de Raoul Dufy.
Dans les années cinquante et soixante, elle parcourt directement les ateliers d’artistes à la recherche d’avant-gardes. Elle noue des liens d’amitié avec César, pose pour Bernard Buffet et achète les créations de Francis Bacon, Jean Dubuffet, Wifredo Lam, Serge Poliakoff ou Jean Fautrier. Son œil sûr devance souvent les tendances du marché.
N’ayant pas d’héritier direct, la comédienne et collectionneuse d’art organise minutieusement la transmission de son patrimoine. Elle choisit d’offrir sa collection à sa ville natale. La donation consentie au musée des Beaux-Arts de Lyon réunit trente-huit chefs-d’œuvre, mariant des toiles impressionnistes de Manet, Monet, Renoir ou Degas à des pièces modernes majeures signées Picasso, Braque, Miró et Bacon.
Cette dation sans équivalent a constitué la plus riche collection impressionniste française visible hors de Paris. Jacqueline Delubac s’éteint en octobre 1997 à l’âge de 90 ans, après avoir été heurtée par un vélo dans les rues de la capitale.
À travers ce don spectaculaire, celle qui fut une vedette de l’écran a offert au grand public un trésor inestimable, gravant son nom dans l’histoire de l’art avec la même audace et la même liberté qui ont guidé toute son existence.






