Portrait de la comédienne Christiane Cohendy souriante dans une salle de théâtre avec des silhouettes en arrière-plan

Christiane Cohendy : hommage à une comédienne d’exception du théâtre français

Le monde du spectacle vivant a perdu l’une de ses voix les plus singulières et passionnées. Comédienne d’une rare intensité, Christiane Cohendy a traversé plus de cinq décennies de création scénique, incarnant l’esprit d’aventure et d’engagement né après Mai 68. Des collectifs militants aux plus grandes institutions nationales, elle a toujours défendu un théâtre exigeant, populaire et profondément humain.

Son jeu se distinguait par une remarquable amplitude dramatique. Capable de passer sans détour de la tragédienne royale aux figures les plus fantasques, cette artiste refusait les étiquettes et le confort des habitudes. Retour sur le parcours d’une actrice fidèle à la force des mots et à la puissance du collectif.

Des bancs d’Auvergne à la découverte du plateau

Christiane Cohendy voit le jour à Clermont-Ferrand au sein d’un foyer ouvrier. Si les archives divergent sur son année de naissance — oscillant entre 1940 et 1945 —, toutes soulignent la simplicité de ses débuts provinciaux. Rien ne la prédestine immédiatement aux projecteurs, même si une représentation du Partage de midi avec Edwige Feuillère marque durablement son adolescence. Une simple erreur administrative la conduit au conservatoire municipal, où Guy Vigne lui transmet les bases de la déclamation.

Parallèlement, la jeune femme poursuit des études universitaires et obtient une licence de littérature germanique. Elle part ensuite enseigner la langue outre-Rhin, notamment à Bochum. Cette familiarité intime avec la culture allemande nourrira son affinité future pour les grands dramaturges européens, de Heinrich von Kleist à Bertolt Brecht. Mais l’appel de la scène reprend vite le dessus lorsqu’un jeune metteur en scène sollicite son talent naissant.

Le souffle collectif : l’aventure d’Annecy et l’ancrage strasbourgeois

En 1971, Christiane Cohendy participe à une étape charnière de la décentralisation théâtrale en cofondant le Théâtre Éclaté d’Annecy. Aux côtés d’Alain Françon, André Marcon et Évelyne Didi, elle expérimente une création collective directe et engagée. La troupe monte Armand Gatti ou William Faulkner, tout en marquant les esprits grâce au spectacle inaugural La Farce de Burgos en 1972. Cette expérience fondatrice ancre chez elle un sens aigu du partage et du travail de troupe.

Cette rigueur collective séduit Jean-Pierre Vincent, qui l’engage au Théâtre National de Strasbourg (TNS) comme comédienne permanente de 1975 à 1979. Durant ces années fastes, la comédienne française brille notamment en Célimène dans Le Misanthrope. Elle collabore également avec André Engel, explorant l’univers de Franz Kafka ou les représentations de Penthésilée à Chaillot au début des années 1980.

Par ailleurs, Christiane Cohendy devient une habituée de Théâtre Ouvert, le précieux foyer de création contemporaine animé par Lucien et Micheline Attoun. Elle y défend une écriture vivante et audacieuse, n’hésitant pas à passer elle-même à la mise en scène en montant Les Orphelins de Jean-Luc Lagarce en 1984.

L’art du grand répertoire et les vertiges scéniques

Durant les décennies suivantes, les plus grands metteurs en scène sollicitent son tempérament vibrant. Elle traverse ainsi l’œuvre d’Anton Tchekhov et d’Heiner Müller sous la direction de Matthias Langhoff, notamment lors d’éditions mémorables du festival d’Avignon en 1989. Elle y partage la scène avec des interprètes d’exception comme Serge Merlin.

Dans les années 2010, Christiane Cohendy noue un compagnonnage régulier avec Claudia Stavisky au Théâtre des Célestins de Lyon. Elle s’illustre dans Une chatte sur un toit brûlant, puis incarne la peintre Galactia dans Tableau d’une exécution d’Howard Barker. Cette performance magistrale lui vaut d’ailleurs une nomination au Molière du second rôle en 2018. En Suisse, elle s’attaque également au sommet beckettien en prêtant son corps enfoui à Winnie dans Oh les beaux jours !.

Pour décrire cette variété vertigineuse d’incarnations, l’actrice française évoquait volontiers un art fait de ruptures permanentes. Elle aimait sauter d’un extrême à l’autre, préférant le risque théâtral aux compositions prévisibles.

Le triomphe de « Décadence » et la consécration publique

L’année 1996 marque le sommet de sa reconnaissance critique et populaire. Dans Décadence de Steven Berkoff, mis en scène par Jorge Lavelli au Théâtre national de la Colline, Christiane Cohendy livre une joute verbale d’une férocité jubilatoire face à Michel Aumont. Sa virtuosité physique et son sens du grotesque moderne enthousiasment le public.

Cette prestation lui permet de remporter le Prix de la critique ainsi que le Molière de la meilleure comédienne. Lors de la cérémonie, submergée par l’émotion, elle trébuche avant d’être rattrapée sur les marches de la scène par Jean-Claude Brialy. Son discours résonne alors comme un plaidoyer vibrant pour son art : elle y rappelle que le théâtre travaille directement à l’identité, restant un espace inéluctable pour penser notre façon de faire société avec l’autre.

En 2008, elle confirme son aisance sur les scènes privées dans l’adaptation théâtrale d’Equus au Théâtre Marigny, décrochant une nouvelle nomination aux Molières pour son rôle de mère déchirée.

Présence à l’écran : du cinéma d’auteur aux séries populaires

Même si la scène a toujours constitué sa maison principale, Christiane Cohendy a su imprimer sa présence au cinéma dès le début des années 1980. Claude Sautet fait appel à elle dans Un mauvais fils, ouvrant la voie à des rôles de caractère chez Chantal Akerman, Jacques Rouffio ou René Allio. En 1995, elle apparaît en Madame Peyrolle dans Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau.

Sa filmographie retient aussi des collaborations avec de jeunes cinéastes singuliers, comme Albert Dupontel dans Le Créateur ou Jacques Audiard, qui lui offre une remarquable composition dans Sur mes lèvres en 2001. Plus récemment, le grand public a retrouvé son regard expressif à la télévision dans des fictions telles que Baron Noir, HPI ou la série fantastique Anaon.

La transmission d’un savoir vivant

Au-delà de ses propres rôles, Christiane Cohendy s’est investie sans compter dans la transmission pédagogique. Dès 2006, elle intègre le corps professoral du prestigieux Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Elle y accompagne plusieurs promotions d’élèves, leur enseignant le respect absolu du texte et la liberté du geste scénique.

L’actrice s’est éteinte à Paris début juin 2026, vaincue par un cancer. Amis, collègues et anciens élèves lui ont rendu un dernier hommage lors d’une émouvante cérémonie d’adieu sous la coupole du cimetière du Père-Lachaise.

En laissant derrière elle une mémoire théâtrale foisonnante, Christiane Cohendy rappelle à quel point le plateau demeure un sanctuaire où la parole poétique peut interroger le monde sans jamais abdiquer face à la facilité.


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