L'artiste Luc Simon dans son atelier entouré de ses peintures et de vitraux colorés

Luc Simon : peintre, acteur de Bresson et maître du vitrail au destin singulier

Peu d’artistes du XXe siècle ont traversé autant de mondes avec une telle liberté. Héritier d’une prestigieuse lignée de verriers rémois, Luc Simon a déployé son talent bien au-delà de l’atelier familial en devenant tour à tour peintre, lithographe, décorateur de théâtre et même acteur principal pour le grand écran. Son univers singulier, nourri par la poésie et les passions amoureuses, compose une œuvre protéiforme où la quête de clarté reste permanente.

Du compagnonnage avec les grands poètes jusqu’au plateau de Robert Bresson, le parcours de cet artiste aux multiples facettes fascine par son éclectisme. Retour sur le destin d’un créateur habité par la matière, les mots et les couleurs.

Un lignage d’artisans d’art et l’appel des lointains

Né à Reims le 16 juillet 1924, le peintre français grandit au cœur d’un environnement voué à la lumière. Fils de Jacques Simon, il descend directement d’une lignée ininterrompue de douze générations de maîtres-verriers œuvrant sur la cathédrale de Reims depuis 1640. Sa sœur Brigitte reprendra d’ailleurs l’atelier familial, tandis que Simone s’orientera vers la sculpture. Luc choisit d’abord d’étudier à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris avant d’élargir son horizon artistique.

En 1950, il devient pensionnaire à la Casa de Velázquez à Madrid pour une résidence de deux années déterminantes. Très vite, la soif d’aventures le pousse vers d’autres continents. Il traverse l’Afrique d’ouest en est et rejoint Harar en Éthiopie sur les traces d’Arthur Rimbaud. Au cours de ce périple, il réalise notamment le portrait du souverain Haïlé Sélassié. La figure de Rimbaud, découverte dès l’adolescence au cimetière de Charleville, devient une empreinte indélébile sur son imaginaire, résumée par sa propre formule : « J’ai Rimbaud sur moi, comme un tatouage ».

Une œuvre picturale habitée par la poésie et les passions

De retour en France, l’artiste-peintre développe une écriture visuelle très personnelle. Son style dialogue avec le surréalisme et le romantisme allemand, tout en s’inspirant d’auteurs comme Jules Laforgue ou Heinrich von Kleist. Ses toiles traduisent une sensibilité vibrante où se mêlent songes et tourments intimes.

Sa vie sentimentale nourrit directement sa création. En 1954, il retrouve Françoise Gilot, récemment séparée de Pablo Picasso. Ils se marient l’année suivante et ont une fille, Aurélia, avant de divorcer en 1962. Cette période correspond à une intense reconnaissance internationale, jalonnée par le prix de la Biennale de Menton en 1955 et le prestigieux prix Fénéon décerné en 1956.

Peu après, Luc Simon entame une liaison passionnée avec la chanteuse Barbara, rencontrée dans un cabaret parisien. Cette idylle inspire directement la suite peinte L’amour de toi en 1965, qui comprend le tableau Dors, Barbara… Dors. De son côté, la chanteuse lui dédie le célèbre titre Je ne sais pas dire sur son disque de 1964.

Plus tard, l’artiste rencontre Doris Klausmann en 1974, qu’il épouse en 1978. Dans les années 1980, il peint deux ensembles majeurs :

  • Les Moralités légendaires (1980-1985), une série de 25 grandes huiles sur toile de format carré inspirées de Jules Laforgue.
  • Le polyptique Les Ateliers (1983-1985), un ensemble monumental de cinq toiles retraçant son parcours intérieur, conservé au musée Saint-Remi de Reims.

Du cinéma d’auteur aux décors de spectacle

Au-delà de la peinture sur chevalet, le plasticien explore d’autres formes d’expression scénique et visuelle. En 1974, le cinéaste Robert Bresson lui confie le rôle-titre de Lancelot dans son film Lancelot du Lac. Présenté au Festival de Cannes, ce long métrage dépouillé et exigeant remporte le prix de la critique internationale (FIPRESCI). Quelques années plus tard, il interprète également un photographe dans le téléfilm Zig Zags.

L’artiste collabore parallèlement avec de grandes figures du spectacle. Il conçoit avec sa belle-fille Paloma Picasso les décors de la comédie musicale Madame, écrite par Barbara et Rémo Forlani. En 1968, il illustre la pochette du disque de Jacques Brel adapté de L’Homme de la Mancha. Jacques Prévert lui dédie quant à lui un poème intitulé Peintures de Luc Simon, témoignant de l’estime unanime de ses pairs.

Par ailleurs, Luc Simon réalise des cartons pour la Manufacture des Gobelins et implante des sculptures dans plusieurs villes d’Île-de-France. À Vierzon, il transforme même une authentique locomotive à vapeur en sculpture monumentale pour l’espace urbain.

Le refuge de Lucy-sur-Yonne et le retour au vitrail

Dès 1964, le peintre découvre le village bourguignon de Lucy-sur-Yonne et y installe son atelier. Il s’investit profondément dans la vie locale. Dès 1970, il y organise des spectacles sous chapiteau et des concerts dans l’église, invitant des artistes renommés tels que Claude Nougaro, Yves Duteil ou Jacques Brel.

À la fin de sa vie, l’artiste renoue magistralement avec la tradition du verre qui avait bercé son enfance. Entre 1996 et 2000, il crée ainsi huit vitraux contemporains pour l’église romane Notre-Dame de Lucy-sur-Yonne. Ces œuvres marient des tonalités chaleureuses aux structures de plomb, complétant ses réalisations antérieures pour l’église de Fère-en-Tardenois et la basilique Saint-Remi de Reims.

Postérité et rayonnement d’une figure singulière

Luc Simon s’éteint en novembre 2011 à l’âge de 87 ans, laissant derrière lui un corpus d’une richesse exceptionnelle. Ses œuvres figurent aujourd’hui dans de prestigieuses collections publiques, notamment au Centre Pompidou, au Musée d’Art Moderne de Paris, à Tokyo et au Musée Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.

En hommage à son engagement, la commune de Lucy-sur-Yonne a nommé sa place principale d’après l’artiste. Son centenaire, célébré entre 2024 et 2025 à travers des expositions et une biographie rétrospective, permet au grand public de redécouvrir un créateur complet qui a su allier la rigueur du maître d’art à l’audace de l’avant-garde.


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