Gilles Benizio sourit devant la scène d'un opéra où des comédiens sont en représentation

Gilles Benizio : comment l’inoubliable Dino s’est réinventé sur la scène lyrique

Avec sa veste de costume blanche trop étriquée et ses accroche-cœurs gominés sur le front, le personnage de Dino a marqué toute une génération de spectateurs. Derrière cette silhouette burlesque se trouve Gilles Benizio, un artiste complet qui a su renouveler les codes traditionnels du music-hall français. Avec son épouse et partenaire de toujours, Corinne Benizio, il a conquis des millions de foyers avant de faire évoluer son art vers d’autres horizons.

Loin de s’enfermer dans son personnage fétiche, le comédien a emprunté des chemins inattendus. De la comédie populaire aux prestigieuses scènes d’opéra baroque, Gilles Benizio déploie un sens aigu du rythme, du corps et du comique visuel.

Des bancs de Censier au Théâtre du Soleil : la forge d’un comédien

Des débuts modestes entre télécoms et scènes de rue

Gilles Benizio naît le 1er juin 1957 à Villerupt en Meurthe-et-Moselle, au sein d’une famille d’origine italienne. Même si une source isolée mentionne parfois l’année 1962, la date de 1957 fait consensus dans l’ensemble des biographies de référence. Après une scolarité initiale dans une filière technique, le jeune homme ressent le besoin de combler ses lacunes littéraires. Il s’inscrit alors en études théâtrales à l’université Paris III – Sorbonne Nouvelle, sur le campus de Censier.

C’est précisément dans les couloirs de cette faculté que son destin bascule en 1982. Il y fait la rencontre décisive de Corinne, qui deviendra son épouse en 1985 et sa partenaire artistique exclusive. Ensemble, ils conçoivent leurs premiers spectacles amateurs à l’université, puis s’exercent dans la rue face aux passants. Cette période formatrice s’accompagne d’une précarité matérielle certaine. Pour subvenir à ses besoins, le comédien travaille comme technicien pour France Télécom tout en enchaînant les figurations dans des publicités et des films d’entreprise.

L’apprentissage du geste et du masque

Pour affiner son jeu d’acteur, l’artiste refuse la facilité et recherche l’enseignement des plus grands maîtres de la scène. Il suit notamment des formations intensives auprès d’Ariane Mnouchkine au sein du célèbre Théâtre du Soleil. Il enrichit également sa pratique grâce aux ateliers de Carlo Boso, spécialiste reconnu de la commedia dell’arte, et de Monika Pagneux, pédagogue du mouvement.

Cette formation rigoureuse ancre définitivement sa vision du spectacle vivant. L’humoriste y apprend l’art du masque, la précision physique et la pantomime. C’est d’ailleurs lors d’un stage d’improvisation chez Mnouchkine en 1987 que naissent les premières ébauches des personnages qui feront sa gloire. Gilles Benizio y découvre qu’un masque autorise toutes les audaces en libérant l’acteur des conventions réalistes.

L’aventure Shirley et Dino : une mécanique burlesque millimétrée

La naissance d’Achille Tonic et l’affirmation du style

En 1985, le couple franchit une étape majeure en fondant l’association et compagnie Achille Tonic. Cette structure indépendante portera l’ensemble de leurs projets pendant plus de deux décennies. Progressivement, les silhouettes se précisent et s’affinent au fil des représentations.

Le duo met au point une dynamique comique redoutable. Shirley arbore une choucroute volumineuse, une robe vichy et un rire niais incontrôlable. Face à elle, Dino incarne le trublion fanfaron en pantalon feu de plancher. Sûr de lui mais constamment à côté de la plaque, il interrompt sa compagne, drague les spectatrices et cherche sans cesse la complicité de la salle. Le tandem s’inscrit ainsi dans la grande tradition des clowns naïfs et malchanceux.

« ` +————————————————————————-+ | MÉCANIQUE DU DUO BURLESQUE | +————————————————————————-+ | DINO (Gilles Benizio) SHIRLEY (Corinne Benizio) | | – Veste blanche étriquée – Robe vichy style sixties | | – Cheveux gominés et accroche-cœurs – Choucroute noire imposante | | – Fanfaron bavard et charmeur – Posture puérile et naïve | | – Provoque les catastrophes – Subit les maladresses | +————————————————————————-+ | RESSORTS : Magie ratée, play-backs approximatifs, primauté du geste | +————————————————————————-+ « `

Du cabaret parisien à la consécration télévisuelle

Au fil des années 1990, la compagnie enchaîne les créations avec Vive le Music-Hall, Les Étoiles de Monsieur Edmond ou encore le Cabaret Citrouille. Le tandem assure la première partie du clown Buffo à l’Olympia en 1992, avant de participer aux célébrations du cinquantième anniversaire du Festival d’Avignon en 1996.

Cependant, le grand tournant médiatique intervient au début des années 2000. Invités réguliers de l’émission Le Plus Grand Cabaret du monde animée par Patrick Sébastien sur France 2, Shirley et Dino deviennent un phénomène de société. Leurs apparitions mensuelles séduisent un public familial immense grâce à des parodies de tours de magie et des chansons italiennes écorchées avec entrain. Leurs sketchs connaissent également un succès viral durable sur internet avec des millions de visionnages cumulés.

La reconnaissance professionnelle s’officialise en 2003, lorsque leur spectacle Le Duo remporte le Molière du meilleur spectacle de sketches. L’enregistrement vidéo de cette création rencontre un engouement commercial exceptionnel, dépassant le million d’exemplaires vendus en DVD. Après d’autres succès comme Les Caméléons d’Achille, le couple choisit de mettre officiellement leurs deux doubles scéniques en retrait en 2010 afin d’explorer de nouveaux territoires.

Au-delà du personnage de Dino : explorations scéniques et cinéma

Célébration des racines et théâtre musical

Libéré de l’uniforme de Dino, Gilles Benizio n’abandonne pas pour autant la scène. Dès 2013, il monte au Théâtre de l’Atelier un spectacle plus intime intitulé Dino fait son Crooner, Shirley fait sa crâneuse. Dans ce projet chaleureux, le comédien interprète de grands standards de la variété transalpine tout en évoquant l’histoire de sa famille venue d’Italie. Il y pousse la convivialité jusqu’à cuisiner sur le plateau d’immenses marmites de sauce tomate pour partager un plat de pâtes avec le public à la fin du spectacle.

Parallèlement, Gilles et Corinne mettent leur savoir-faire au service d’autres créateurs. En octobre 2013, ils assurent la mise en scène du célèbre conte musical Le Soldat Rose au Théâtre de la Porte Saint-Martin, composé par Louis Chedid et écrit par Pierre-Dominique Burgaud. En 2019, ils accompagnent également la jeune troupe des Mauvais Élèves dans leur spectacle théâtral.

Présence sur grand et petit écran

Bien que le théâtre demeure son terrain d’expression privilégié, Gilles Benizio compte plusieurs incursions notables au cinéma et à la télévision :

  • Des apparitions précoces dans des fictions comme Les Enquêtes du commissaire Maigret (1988) et Et demain… Hollywood (1992).
  • La coréalisation et l’écriture du long-métrage Cabaret Paradis en 2006, œuvre poétique et douce-amère inspirée de leur univers d’artisans du spectacle.
  • Des collaborations marquantes avec le réalisateur Lucien Jean-Baptiste, notamment dans les comédies à succès La Première Étoile (2009) et La Deuxième Étoile (2017).
  • Des participations télévisuelles soignées, comme dans la série anthologique Contes et nouvelles du XIXe siècle sur France Télévisions.

La réinvention sur les scènes d’opéra

Insuffler la liberté du clown dans l’art lyrique

La facette la plus surprenante et la plus stimulante de la carrière de Gilles Benizio réside incontestablement dans sa reconversion comme metteur en scène d’opéras. Dès 2009, Hervé Niquet et Le Concert Spirituel sollicitent le duo pour monter King Arthur de Henry Purcell. Le résultat séduit immédiatement par sa fraîcheur, désacralisant le genre sans jamais trahir la partition musicale.

Le couple poursuit cette aventure lyrique avec Don Quichotte chez la Duchesse de Boismortier, présenté notamment à l’Opéra Royal du Château de Versailles. Ils abordent ensuite le répertoire italien et français avec La Fille du Régiment de Gaetano Donizetti à Montpellier, Avignon et Liège, avant de triompher avec Platée de Jean-Philippe Rameau en 2020 et 2022. En 2023, ils s’attaquent avec la même audace au chef-d’œuvre de Giacomo Puccini, Turandot.

L’esprit de troupe et la fantaisie chez Offenbach

Lors de la mise en scène de La Belle Hélène de Jacques Offenbach à l’Opéra de Montpellier, Dionnet et sa complice déploient toute leur virtuosité scénique. Ils transforment l’opérette en une fête théâtrale jubilatoire, ponctuée de chorégraphies absurdes et d’effets burlesques.

Fidèle à son goût pour le travestissement, Gilles Benizio s’y réserve plusieurs rôles secondaires comiques à transformations rapides. Il y campe successivement Philocom, le forgeron Tic, un tavernier grec et même le dieu Hermès affublé d’un costume de colombe. Cette approche vivante prouve que la rigueur de l’art lyrique s’accorde parfaitement avec l’énergie du clown.

En unissant l’exigence du théâtre gestuel à la générosité du divertissement populaire, Gilles Benizio a bâti un parcours singulier au sein du paysage culturel français, prouvant que le rire sincère traverse les époques et transcende tous les genres artistiques.


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