Portrait de l'avocat Marc Bonnant assis à son bureau devant une bibliothèque remplie de livres

Marc Bonnant : parcours, grands procès et secrets d’un ténor du barreau suisse

Dans les prétoires suisses et sur les estrades francophones, peu de voix ont suscité autant de fascination et de débats que celle de Marc Bonnant. Réputé pour son éloquence ciselée et son sens théâtral de la joute oratoire, l’homme incarne une tradition classique de la défense où le verbe devient une arme absolue. Tout au long d’un demi-siècle de pratique, il a construit une réputation d’avocat redoutable, prompt à défendre des causes spectaculaires comme les profils les plus controversés.

Derrière l’élégance du style et le goût revendiqué pour la provocation, son parcours raconte également les mutations du secret bancaire helvétique et les coulisses de la finance internationale. Cet itinéraire singulier mêle classicisme littéraire, joutes judiciaires de haut vol et controverses sociétales retentissantes.

Les origines cosmopolites et l’apprentissage de la langue

Une jeunesse d’ambassades

Marc Bonnant voit le jour à l’automne 1944 dans un couvent du canton du Tessin. Fils du diplomate et juriste Georges Bonnant et d’une mère tessinoise, il grandit au rythme des affectations paternelles à travers le monde. De Hong Kong à Lisbonne, en passant par Berne, Singapour et Milan, cette enfance nomade forge chez lui un sens précoce de l’observation et le familiarise d’abord avec l’italien et l’anglais.

Cette ouverture internationale s’accompagne d’un environnement familial marqué par le droit et la diplomatie. Il compte d’ailleurs parmi ses proches l’actrice Carole Bouquet, dont il est l’oncle. Pourtant, son enracinement culturel définitif ne commence qu’à son arrivée à Genève à l’âge de 15 ans.

Le choc du français et la vocation du droit

Installé au bout du lac Léman en 1959, le jeune homme apprivoise véritablement le français à l’adolescence. Il se plonge avec passion dans les chefs-d’œuvre de la littérature classique et suit au collège l’enseignement du professeur Aldo Raviola, son mentor, qui l’initie au grec ancien et au latin. Cette rigueur humaniste oriente définitivement son destin.

Délaissant la carrière diplomatique un temps envisagée, il choisit d’étudier le droit à l’Université de Genève où il obtient sa licence en 1967. Après avoir accompli son stage et franchi les étapes académiques, il décroche son brevet d’avocat en 1971. Parallèlement, il gravit les échelons au sein de l’Armée suisse jusqu’au grade de lieutenant-colonel.

L’ascension au barreau de Genève et l’art du verbe

Une reconnaissance institutionnelle précoce

Dès 1973, Marc Bonnant ouvre sa première étude en s’associant avec Me Nicolas Peyrot. Les pairs reconnaissent très vite sa maîtrise technique et son aisance dans le prétoire. Il préside la Commission de droit pénal puis celle de déontologie, avant d’accéder au Conseil de l’Ordre des Avocats de Genève.

En 1986, à seulement 41 ans, il est élu à la tête de son barreau. Devenu à l’époque le plus jeune bâtonnier de l’histoire genevoise, il cofonde la même année la Conférence Internationale des Barreaux Européens avec le Barreau de Paris. Dix ans plus tard, il s’associe notamment avec Dominique Warluzel pour créer une nouvelle structure d’envergure, installée dans le quartier de Champel.

La méthode oratoire : improviser pour convaincre

Dans sa pratique quotidienne, le grand plaideur helvétique se distingue par une règle stricte : plaider intégralement sans notes. S’appuyant sur une mémoire prodigieuse et une maîtrise lexicale exceptionnelle, il conçoit la rhétorique comme un instrument de séduction et de persuasion destiné à emporter l’adhésion des juges.

Pour ce virtuose de la parole, la pensée ne précède pas le mot mais se construit directement à travers lui. Reprenant à son compte les maximes de Condillac, il défend l’idée que bien penser revient avant tout à bien raconter. Cette conception purement esthétique et stratégique du discours fait de la parole judiciaire un art total, loin des démonstrations purement techniques.

Les grands dossiers : au cœur des affaires du siècle

Les clients sulfureux et les fortunes globales

Au fil des décennies, le célèbre avocat genevois voit défiler dans son cabinet des dossiers retentissants. Dès 1980, commis d’office pour défendre l’ancien agent secret William Bechtel accusé d’empoisonnement au thallium, il obtient un acquittement éclatant. Quelques années plus tard, il organise la reddition de Licio Gelli, le grand maître de la loge italienne P2, qu’il ramène lui-même en voiture à Genève.

Sa réputation attire également de grandes fortunes et des personnalités du monde entier :

  • Elena Rybolovleva, dont il défend les intérêts dans un divorce historique face à l’oligarque Dmitri Rybolovlev, obtenant initialement près de quatre milliards d’euros.
  • La famille du banquier Édouard Stern, dont il porte la voix lors du procès pénal consécutif à son meurtre en 2009.
  • Le magnat des mines Beny Steinmetz dans les procédures judiciaires liées aux concessions de Simandou en Guinée.
  • Des figures internationales telles que Farah Pahlavi, l’oligarque Boris Berezovsky ou encore la veuve de Yasser Arafat, Suha Arafat.

Des prises de parole polémiques

En 2017, Marc Bonnant accepte de défendre l’islamologue Tariq Ramadan, visé par des plaintes pour viol en Suisse. Fidèle à son style incisif, l’avocat déclare dans les médias vouloir débusquer les accusatrices, ce qui provoque une vive réprobation publique et des débats passionnés sur la stratégie de défense. Le mandat prend fin brusquement au printemps suivant.

Ces dossiers hautement médiatisés renforcent son image de défenseur sans concession, prêt à assumer les causes les plus périlleuses. Cette posture lui vaut d’être comparé par certains observateurs à Jacques Vergès pour son refus d’abandonner les figures contestées au tribunal de l’opinion.

Les zones d’ombre : Panama Papers et secret bancaire

L’onde de choc des montages offshore

Au printemps 2016, les révélations des Panama Papers placent l’étude genevoise sous le feu des projecteurs internationaux. Les documents internes du cabinet Mossack Fonseca révèlent que Marc Bonnant figure comme administrateur ou directeur de plus d’une centaine de sociétés offshore immatriculées dans des paradis fiscaux.

Les enquêtes journalistiques mettent en lumière le recours à des structures panaméennes destinées à préserver l’anonymat d’ayants droit économiques, ainsi que des liens avec des sociétés écrans visées par la justice française. L’avocat assume publiquement son rôle d’intermédiaire juridique, affirmant agir en toute légalité dans le cadre strict de l’administration de trusts familiaux et de mandats successoraux.

L’intransigeante défense de la confidentialité helvétique

Durant des décennies, l’orateur du barreau s’est érigé en héraut du secret bancaire suisse. Opposé aux pressions fiscales internationales, il n’a jamais hésité à fustiger l’abandon progressif de cette tradition sous l’impulsion américaine, qualifiant avec sévérité les lanceurs d’alerte de voleurs de données.

Cette position s’inscrit dans sa vision libérale et traditionnelle du droit, où la sphère privée et la protection du patrimoine contre les incursions de l’État constituent des libertés fondamentales à préserver coûte que coûte.

Scène théâtrale, classicisme et prises de position tranchées

Le goût du théâtre et des joutes historiques

En dehors des tribunaux, l’homme de loi investit régulièrement la scène pour faire revivre les grands procès de l’histoire. Fondateur du Concours d’art oratoire de Genève dès 1982, il inspire toute une génération de plaideurs, à l’image de Bertrand Périer.

Devant des salles combles, il prête sa voix aux figures majeures de la philosophie et de la littérature :

  • Le réquisitoire ou la défense de Socrate, Jésus, Marie-Antoinette et Voltaire.
  • Les débats littéraires autour des Fleurs du mal de Baudelaire ou de Sade.
  • Des joutes rhétoriques de haut niveau, notamment face à Bernard-Henri Lévy lors d’un duel théâtral consacré à Médée.

Ces représentations publiques lui permettent d’exprimer son amour des auteurs du Grand Siècle, de Bossuet à Paul Valéry, et de célébrer une langue française classique exigeante. Pour son apport à la francophonie, il reçoit d’ailleurs le Prix du Rayonnement français des mains de Maurice Druon, avant d’être nommé officier de la Légion d’honneur par Marc Fumaroli.

Un anti-conformisme revendiqué

Personnage haut en couleur, Marc Bonnant assume sans détour une posture de conservateur flamboyant, résolument opposé au politiquement correct contemporain. Athée et volontiers désabusé sur la condition humaine, il a notamment pris la tête de combats contre l’interdiction de fumer dans les lieux publics.

Ses déclarations tranchées sur le féminisme suscitent régulièrement l’indignation. Refusant l’égalitarisme moderne au profit d’une vision idéalisée et chevaleresque des rapports humains, il multiplie les formules provocatrices dans les médias, ce qui lui vaut un entartage mémorable à l’Université de Genève à la fin de l’année 2017.

À travers ses succès au barreau, ses outrances assumées et sa dévotion au verbe, ce praticien hors norme demeure l’un des témoins les plus spectaculaires d’une certaine époque du droit suisse, où le panache littéraire servait de bouclier aux secrets les mieux gardés.


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