Comment une société forgée par des siècles d’encadrement catholique s’est-elle détachée de ses pratiques séculaires en quelques décennies ? L’historien Guillaume Cuchet s’est imposé comme l’un des observateurs les plus perspicaces de ce bouleversement culturel sans précédent. En explorant la fin de la pratique religieuse massive et l’histoire intime de notre rapport aux défunts, ses recherches renouvellent profondément l’analyse de la modernité occidentale.
Ses essais stimulants rencontrent un écho considérable auprès des spécialistes et du grand public. En alliant une rigueur statistique méthodique à l’étude des sensibilités individuelles, le chercheur éclaire les ressorts d’un effondrement silencieux qui a transformé le paysage spirituel français.
Un itinéraire académique au cœur de l’histoire contemporaine
Né en 1973, Guillaume Cuchet suit un parcours universitaire d’excellence. Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud et agrégé d’histoire, il soutient en 2002 une thèse de doctorat consacrée à l’histoire du purgatoire sous la direction de Philippe Boutry. Il enrichit ensuite ses recherches en obtenant son habilitation à diriger des recherches en 2011, sous le parrainage de Dominique Kalifa.
Après avoir exercé comme maître de conférences à l’université d’Avignon, à l’université Lille 3 et à Sciences Po, il devient professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil. Depuis 2022, il enseigne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il codirige le Centre d’histoire du XIXe siècle. Sa brillante carrière de chercheur est couronnée par son élection à l’Institut Universitaire de France, dont il intègre la promotion senior 2026.
Actif au sein de multiples comités de rédaction, l’universitaire français participe à l’animation de revues de référence telles que la Revue d’histoire de l’Église de France ou la Revue des sciences philosophiques et théologiques. Ses travaux pionniers sur le spiritisme lui valent notamment de recevoir le prix Drouyn de Lhuys de l’Académie des sciences morales et politiques.
L’onde de choc de la sécularisation contemporaine
C’est avec son ouvrage retentissant paru en 2018, Comment notre monde a cessé d’être chrétien, que Guillaume Cuchet élargit son audience. Récompensé par le prix Sophie Barluet et le prix d’histoire des religions de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, ce livre vendu à plus de 15 000 exemplaires ausculte la rupture de la transmission chrétienne.
Pour mener son enquête, le spécialiste du catholicisme contemporain réexamine en profondeur les « matériaux Boulard ». Ces vastes enquêtes sociologiques et cartographiques, collectées par le chanoine Fernand Boulard au milieu du XXe siècle, documentaient avec une précision inédite la pratique dominicale des diocèses français. L’analyse révèle une bascule brutale survenue au milieu des années 1960, bousculant l’idée reçue d’une érosion lente et purement linéaire depuis le XIXe siècle.
Les données statistiques illustrent l’ampleur de ce séisme pastoral : le taux d’enfants baptisés s’effondre de 94 % vers 1965 à près d’un tiers au début des années 2020. Dans le même intervalle, la fréquentation régulière de la messe dominicale chute d’environ 25 % à seulement 2 % des Français.
La controverse autour de Vatican II
En pointant la coïncidence chronologique entre le décrochage religieux et le concile Vatican II (1962-1965), Guillaume Cuchet a suscité de vifs débats ecclésiaux et historiographiques. Certains courants réformateurs lui ont reproché de fragiliser le bilan de l’ouverture conciliaire, tandis que des milieux traditionalistes tentaient de récupérer ses conclusions pour dénoncer l’aggiornamento liturgique.
L’historien refuse toutefois ces lectures idéologiques réductrices. Il rappelle que son travail documente une stricte concomitance temporelle : les réformes internes et la modification des normes obligatoires ont agi comme un puissant déclencheur psychologique sur une société en pleine mutation socio-économique, sans être la cause unique du phénomène.
Le purgatoire, les tables tournantes et le deuil moderne
Au-delà de la sociologie de la pratique, Guillaume Cuchet consacre une part majeure de son œuvre à l’histoire des représentations de l’au-delà. Prolongeant les chantiers ouverts par Jacques Le Goff et Michel Vovelle, il montre comment la croyance au purgatoire a connu un essor populaire spectaculaire au XIXe siècle avant de subir un repli soudain dans la seconde moitié du XXe siècle.
Cette période voit également s’épanouir une véritable « religion des morts ». Face à une mortalité encore élevée et à une sensibilité affective accrue, les familles développent un culte des tombes qui transcende les clivages doctrinaux. Cette ferveur funéraire, partagée aussi bien par les fidèles catholiques que par les républicains rationalistes, donne naissance aux codes du deuil moderne.
Parallèlement, le professeur d’histoire contemporaine explore les marges du sentiment religieux à travers l’engouement pour le spiritisme. Dès le milieu du XIXe siècle, la vogue des tables tournantes fédère des aspirations hétéroclites, au carrefour de la curiosité scientifique, du besoin de consolation après la perte d’un proche et des utopies politiques post-romantiques.
Ce dynamisme des espérances laïques contraste alors avec la grande instabilité des institutions nationales, comme le montre la succession de six régimes politiques entre 1814 et 1870.
Métamorphoses du paysage funéraire et nouvelles quêtes intérieures
Les recherches récentes menées par Guillaume Cuchet portent sur la transformation des rituels de fin de vie. Membre de la Plateforme Nationale pour la Recherche sur la fin de vie, il s’intéresse à la privatisation croissante de la mort, analysant le recul des démonstrations collectives au profit d’expériences individuelles et médicalisées.
Dans le cadre de ses travaux à l’IUF, il étudie l’histoire de la crémation en France et en Europe. Quasiment inexistante au début des années 1960 avec 0,2 % des obsèques, la crémation dépasse désormais 40 % des défunts à l’échelle nationale, et plus de la moitié dans les grandes métropoles urbaines. Cette mutation représente une véritable révolution anthropologique dans un pays historiquement attaché à l’inhumation.
Malgré la sécularisation, l’Église conserve une place notable lors des funérailles, maintenant ainsi un point de contact pastoral stratégique avec des populations largement déchristianisées.
Parmi ses publications majeures, on peut notamment retenir :
- Le Crépuscule du purgatoire (2005)
- Les Voix d’outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société au XIXe siècle (2012)
- Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement (2018)
- Une histoire du sentiment religieux au XIXe siècle (2020)
- Le catholicisme a-t-il encore de l’avenir en France ? (2021)
- La Religion des morts : comment le XIXe siècle a inventé le deuil moderne (2026)
En scrutant l’essor des « sans-religion » et l’émergence de pratiques corporelles de substitution comme la course à pied, Guillaume Cuchet met en lumière la persistance d’une soif de transcendance individuelle. Ses travaux offrent ainsi des repères essentiels pour comprendre comment notre société contemporaine recompose ses rites, sa mémoire et son rapport à l’invisible.






