Portrait du comédien Philippe Ogouz entouré de personnages emblématiques qu'il a doublés dans un studio d'enregistrement

Philippe Ogouz : parcours d’une voix de légende et grand homme de théâtre

Pour des générations entières d’amateurs de séries télévisées et de dessins animés, le timbre vocal de Philippe Ogouz demeure instantanément reconnaissable. Pourtant, résumer sa carrière à ses prestations vocales légendaires réduirait l’ampleur d’un parcours exceptionnel. Comédien complet, metteur en scène salué par la profession et ardent défenseur du statut des interprètes, l’artiste a marqué le paysage culturel français durant plus de six décennies.

Derrière l’aura de personnages devenus cultes, l’homme de théâtre a bâti une œuvre protéiforme. De la radio de ses débuts aux plateaux de tournage, en passant par la présidence d’organismes de gestion des droits artistiques, il a constamment mis sa rigueur et son talent au service du spectacle vivant et de ses pairs.

Des rives basques aux planches parisiennes : la formation d’un comédien

Né le 20 novembre 1939 à Saint-Jean-de-Luz dans une famille d’origine russe, le jeune homme grandit dans le sud de la France. Attiré très tôt par le jeu dramatique, il effectue ses études secondaires à Marseille tout en suivant les cours d’art dramatique au réputé cours Harry Baur. Dès l’automne 1957, il monte à Paris pour parfaire sa formation au Conservatoire national supérieur d’art dramatique ainsi qu’au prestigieux Centre d’art dramatique de la rue Blanche, recevant notamment les enseignements de Berthe Bovy et de Robert Manuel.

Cette même année, il fait ses premières armes radiophoniques en incarnant avec éclat le rôle-titre dans l’adaptation de Poil de carotte. Philippe Ogouz enchaîne rapidement les interprétations pour la jeunesse dans des feuilletons sur les ondes, prêtant sa voix à Puce dans Zig et Puce ou encore dans Poum et Plum. Dès 1958, les portes du théâtre Marigny s’ouvrent à lui pour la pièce L’Étonnant Pennypacker, confirmant une vocation précoce et une présence scénique singulière.

Sur le plan personnel, il partage sa vie avec la comédienne et animatrice Agnès Gribe. Le couple donne naissance à deux enfants, Virginie et Vincent, qui choisiront également de poursuivre des carrières artistiques dans le cinéma et l’écriture audiovisuelle.

Une présence continue au cinéma et à la télévision

À partir des années 1960, le petit écran offre au public l’occasion de découvrir le visage de Philippe Ogouz. En 1966, il décroche un rôle retentissant en se glissant dans le costume du jeune reporter détective Joseph Rouletabille. Il négocie lui-même les droits d’adaptation de l’œuvre de Gaston Leroux pour donner vie aux célèbres enquêtes télévisées du héros. Au fil des décennies, il participe à plus d’une quarantaine de dramatiques et d’une trentaine de téléfilms, apparaissant dans des séries populaires comme Nestor Burma, Une femme d’honneur, Avocats et Associés ou encore les épisodes emblématiques des Cinq Dernières Minutes.

Parallèlement, le cinéma fait régulièrement appel à ses talents d’acteur de composition. Après un premier court-métrage remarqué sous la direction de René Allio, il tourne dans Mise à sac d’Alain Cavalier, puis dans Le Jeu avec le feu d’Alain Robbe-Grillet où il côtoie Jean-Louis Trintignant et Philippe Noiret. Il s’illustre également dans des registres plus légers, comme la comédie Trop c’est trop de Didier Kaminka qu’il co-produit, ou encore dans Scout toujours… de Gérard Jugnot où il campe un chef scout mémorable.

Le théâtre en majesté : comédien engagé et metteur en scène primé

Si le public le reconnaît à l’écran, les planches représentent le véritable cœur battant de sa créativité. Dans la foulée des événements de mai 68, l’artiste participe à l’aventure contestataire et satirique des pièces de Georges Wolinski, jouant dans Je ne veux pas mourir idiot puis dans Je ne pense qu’à ça. Il alterne ensuite le répertoire classique, à l’instar de Troïlus et Cressida de Shakespeare, et la création contemporaine aux côtés d’auteurs comme Israël Horovitz.

À la fin des années 1980, le comédien français franchit le pas de la mise en scène avec un succès éclatant. Il dirige de grands noms du théâtre, accompagnant Maria Casarès ou Robert Hirsch dans des textes exigeants. En 1990, sa maîtrise technique et son sens du rythme trouvent leur consécration : il remporte le Molière du meilleur spectacle musical pour sa mise en scène de la pièce Tempo au Théâtre Fontaine, couronnant l’une de ses quatre nominations au cours de sa carrière.

Profondément touché par les questions de mémoire historique, il co-adapte et interprète à partir de 2003 La Rafle du Vél’ d’hiv, d’après l’ouvrage de Maurice Rajsfus. Ce spectacle bouleversant, qu’il porte sur scène durant des centaines de représentations à Paris et en tournée, donnera également lieu à une transposition télévisuelle sous le titre Mémoires d’un vieil enfant.

Une voix iconique du doublage et un directeur artistique respecté

Les héros incontournables de la culture populaire

C’est indiscutablement par sa voix que Philippe Ogouz a marqué au fer rouge l’imaginaire des spectateurs francophones. Dès 1969, il prête son énergie juvénile au célèbre reporter à la houppette dans le long-métrage d’animation Tintin et le Temple du Soleil. Durant les décennies 1970 et 1980, l’âge d’or des séries animées consacre son timbre héroïque et chaleureux.

Il prête notamment sa voix aux figures majeures de l’animation télévisée :

  • Le Capitaine Flam, justicier intergalactique adulé par toute une génération de téléspectateurs ;
  • Musclor et son alter ego le prince Adam dans Les Maîtres de l’Univers ;
  • Le redoutable combattant Kenshiro dans la version française de Ken le Survivant ;
  • Edgar de la Cambriole, le gentleman cambrioleur inventé par Monkey Punch ;
  • Les personnages de Maître Splinter et Krang dans Les Tortues Ninja.

Sur la série Ken le Survivant, la voix française de Ken assure également la direction artistique des séances de doublage. Face à l’extrême noirceur des images, l’équipe choisit alors d’insuffler une touche d’humour et de décalage par des jeux de mots devenus légendaires dans l’histoire de la télévision.

L’incarnation vocale des géants hollywoodiens

Au-delà de l’animation, le célèbre doubleur devient l’incarnation française attitrée de plusieurs figures majeures du cinéma et de la télévision américaine. Il est ainsi la voix indissociable de Patrick Duffy, interprétant le vertueux Bobby Ewing tout au long des saisons du feuilleton le célèbre feuilleton télévisé Dallas, avant de retrouver l’acteur dans la sitcom familiale Notre belle famille.

Sur grand écran, il double régulièrement Martin Sheen, immortalisant la voix off du capitaine Willard dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Sa filmographie vocale compte également des prestations marquantes auprès de monstres sacrés du septième art, doublant Dustin Hoffman dans Papillon, Bruce Lee dans La Fureur de vaincre, John Travolta dans la comédie musicale Grease ou encore Ray Wise dans l’univers mystérieux de la série Twin Peaks, dont il supervise aussi la direction artistique des plateaux de doublage.

L’engagement syndical et la présidence de l’Adami

Conscient de la précarité des métiers du spectacle et des bouleversements technologiques, Philippe Ogouz s’investit corps et âme dans la défense des droits des artistes-interprètes. Élu président de l’Adami en 2005, mandat qu’il occupera jusqu’en 2013 après en avoir été le vice-président, il devient un porte-voix infatigable pour la profession.

Durant son mandat, il se mobilise en particulier lors des débats parlementaires sur la loi DADVSI relative aux droits d’auteur à l’ère numérique. Face aux défis de l’arrivée d’Internet et des nouveaux modes de diffusion, il défend fermement la mise en place d’une licence globale pour garantir une rémunération équitable aux créateurs sans pénaliser les usagers. Parallèlement, il assume la vice-présidence du Syndicat national des metteurs en scène, prolongeant son combat pour la dignité des artisans du plateau.

Disparu en juillet 2019 à Paris à l’âge de 79 ans, l’artiste et comédien a laissé le souvenir d’un créateur complet et généreux, dont les cendres reposent au cimetière du Père-Lachaise. Son héritage se perpétue à travers des milliers d’heures d’enregistrements, des créations théâtrales inoubliables et une empreinte indélébile sur les droits des artistes en France.


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