Venise, au début du XVIIIe siècle. Derrière les murs austères d’un hospice religieux, des jeunes filles privées de liberté font vibrer la lagune par la seule force de leur art. C’est dans cet univers de clair-obscur que se déploie le film Vivaldi et moi, une œuvre délicate qui explore les thèmes de la création, de la captivité et de la liberté.
Réalisé par Damiano Michieletto, dont c’est le premier long-métrage de fiction, le long-métrage transpose à l’écran un combat intime et collectif. Loin d’un biopic traditionnel, cette coproduction franco-italienne s’attache à la relation fusionnelle et artistique entre un compositeur de génie et une jeune prodige oubliée de l’histoire. En adaptant librement le roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa, récompensé par le prestigieux prix Strega, le cinéaste signe un drame historique vibrant et d’une grande modernité.
L’enfer doré de l’Ospedale della Pietà
L’action de Vivaldi et moi s’ancre en 1716 au Pio Ospedale della Pietà. Cette institution vénitienne recueille des orphelines et des enfants abandonnés pour leur enseigner la musique au plus haut niveau. Le dimanche, ces jeunes filles se produisent devant la noblesse européenne et les grands mécènes. Pourtant, pour préserver leur anonymat, elles doivent jouer cachées derrière des grilles ou masquées.
Sous cette apparente splendeur se cache une réalité sociale d’une grande violence. Les pensionnaires sont soumises à une discipline de fer. À leur majorité, elles ne peuvent quitter l’hospice que par le biais d’un mariage arrangé, financé par une dotation de l’établissement. Ce passage à l’âge adulte exige d’elles une soumission totale à leur époux et, surtout, l’abandon définitif de la pratique musicale.
La rencontre de deux solitudes
Au centre du récit se trouve Cecilia, une violoniste virtuose de vingt ans incarnée par la jeune Tecla Insolia. Rebelle à l’autorité de la prieure, Cecilia trompe sa détresse en écrivant la nuit des lettres déchirantes à sa mère biologique. Sa vie bascule lorsque l’institution, confrontée à des difficultés financières, recrute un nouveau maître de musique : Antonio Vivaldi, interprété par Michele Riondino.
Ce prêtre asthmatique et endetté, marqué par ses échecs récents, décèle immédiatement le génie de la jeune fille. Contre l’avis général, il la nomme chef d’orchestre, estimant qu’elle est la seule à jouer par pure passion. Une relation de transmission unique s’installe alors. Vivaldi lui fait fabriquer un violon sur mesure et l’aide à s’émanciper à travers la création. Grâce à cette impulsion, l’orchestre retrouve sa gloire, mais le retour de guerre du comte de Sanfermo, le riche prétendant de Cecilia, menace de briser cet élan de liberté.
Un plaidoyer contre le patriarcat
Le réalisateur Damiano Michieletto évite soigneusement l’imagerie d’Épinal d’une Venise de carte postale. Sa mise en scène se concentre sur le quotidien minutieux et étouffant des jeunes filles : le silence des repas, les dortoirs glacés et les punitions corporelles. Le film s’impose ainsi comme un récit d’apprentissage féministe et une critique acerbe de la domination masculine au XVIIIe siècle.
La force du film Vivaldi et moi réside également dans son approche de la musique. Les œuvres du compositeur ne servent jamais de simple illustration sonore. Elles sont intégrées de manière diégétique, c’est-à-dire jouées et répétées directement à l’écran par les comédiens. Les spectateurs assistent ainsi au travail de création fascinant de l’oratorio Juditha triumphans.
Entre rigueur esthétique et libertés historiques
Si la critique salue unanimement la sobriété de la mise en scène, la qualité de la photographie et la justesse des interprètes, les spécialistes de la musique baroque ont relevé quelques uchronies volontaires. En 1716, Vivaldi n’était pas un homme déchu et endetté comme le montre le film, mais un compositeur au sommet de sa gloire. De même, plusieurs morceaux joués à l’écran ont été composés bien des années après cette date précise.
Ces ajustements historiques permettent néanmoins de servir une narration dramatique puissante, entièrement tournée vers la quête de liberté de son héroïne. Le film bouscule les codes du genre pour offrir un vibrant hommage à ces femmes artistes condamnées au silence par leur époque.
