Face aux bouleversements écologiques contemporains, Estelle Zhong Mengual propose une manière inédite de contempler les chefs-d’œuvre de la peinture. Loin de considérer les paysages ou les natures mortes comme de simples décors inertes, cette chercheuse invite à décentrer notre regard pour y déceler la présence active des plantes et des animaux.
En croisant l’histoire de l’art avec les humanités environnementales et l’écologie scientifique, elle pose les jalons d’une discipline nouvelle. Son travail transforme notre sensibilité esthétique pour nourrir de nouvelles manières d’habiter le monde.
Un parcours académique au carrefour de l’art et du politique
Née à Paris en 1989, Estelle Zhong Mengual suit un parcours d’excellence universitaire. Ancienne élève de l’École normale supérieure de Lyon, elle s’oriente rapidement vers la recherche académique en histoire de l’art. Elle soutient ensuite sa thèse de doctorat à Sciences Po Paris en 2015, sous la direction de l’historienne Laurence Bertrand Dorléac.
Très tôt, ses recherches interrogent la portée sociale et civique de la création artistique. Elle enseigne notamment au sein du Master d’Expérimentation en art et politique (SPEAP), un programme novateur fondé par le sociologue Bruno Latour. Par la suite, elle devient titulaire de la chaire « Habiter le paysage – l’art à la rencontre du vivant » à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Dans ce cadre d’enseignement, elle forme les jeunes artistes à penser leurs créations en dialogue direct avec les milieux écologiques.
De l’art participatif à l’élargissement du collectif
Avant de se consacrer pleinement aux questions écologiques, l’autrice consacre ses premiers travaux aux dynamiques collectives et démocratiques de la création contemporaine. En 2017, elle co-dirige l’ouvrage Reclaiming Art / Reshaping Democracy, qui analyse l’essor des commandes citoyennes et de l’art participatif depuis les années 1990.
Elle approfondit cette réflexion politique dans son essai L’art en commun, paru au tournant des années 2018 et 2019 avec une préface de Bruno Latour. Elle y étudie la façon dont les artistes inventent de nouveaux modes de cohabitation face aux logiques néolibérales. Progressivement, sa réflexion théorique glisse de la communauté humaine vers un collectif élargi, intégrant pleinement les organismes non humains.
« Apprendre à voir » : fonder une histoire environnementale de l’art
Pour Estelle Zhong Mengual, la crise écologique actuelle s’enracine d’abord dans une profonde « crise de la sensibilité ». Héritière du naturalisme occidental décrit par l’anthropologue Philippe Descola, notre culture a longtemps relégué le monde vivant au rang de machine muette ou de simple arrière-plan visuel. En dialogue régulier avec le philosophe Baptiste Morizot, avec qui elle publie dès 2018 l’essai Esthétique de la rencontre, elle cherche des outils pour dépasser ce grand partage entre nature et culture.
Cette démarche aboutit en 2021 à la publication de son livre majeur, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant. Dans cet ouvrage salué par la critique et récompensé par le prix du meilleur essai environnemental du magazine L’Obs, l’historienne de l’art propose une relecture fascinante de la peinture de paysage du XIXᵉ siècle. Elle y démontre comment certains peintres et naturalistes ont su saisir l’agentivité des espèces végétales et animales, offrant au spectateur une véritable gymnastique du regard pour percevoir le monde depuis la perspective des autres êtres vivants.
Georgia O’Keeffe et la puissance du monde végétal
Poursuivant son exploration des représentations botaniques, Estelle Zhong Mengual publie en 2022 l’essai Peindre au corps à corps. Les fleurs et Georgia O’Keeffe. Ce livre propose une réinterprétation magistrale de l’œuvre florale de la célèbre artiste américaine, souvent réduite à tort à des métaphores purement érotiques ou décoratives.
L’autrice démontre au contraire que Georgia O’Keeffe noue une véritable alliance picturale avec les fleurs. Celles-ci ne figurent plus des ornements passifs, mais se révèlent comme les piliers vivants et vigoureux de la biosphère. Grâce à des cadrages serrés et monumentaux, la peintre force l’attention humaine à se confronter à la présence souveraine du végétal.
Les œuvres vivantes : du musée à la scène théâtrale
La méthode d’Estelle Zhong Mengual dépasse largement le cadre des livres théoriques pour investir l’espace muséal et les arts vivants. Dès 2017, elle assure le commissariat de l’exposition collective Animer le paysage : sur la piste des vivants au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, invitant le public à expérimenter concrètement de nouvelles relations avec la faune et la flore.
Cette recherche prend également la forme d’expérimentations chorégraphiques marquantes. En 2023, elle conçoit avec le chorégraphe Jérôme Bel la performance Danses non humaines, présentée au Musée du Louvre lors du Festival d’Automne. Ce projet utilise le corps des danseurs pour réactiver des répertoires chorégraphiques incarnant des états de corps végétaux, animaux ou minéraux. Elle poursuit cette collaboration scénique à travers la pièce Recommencer ce monde, pensée aux côtés de Jérôme Bel et de Jolente De Keersmaeker.
Parallèlement à ses enseignements, la chercheuse continue d’explorer de nouvelles formes littéraires, menant notamment un travail d’écriture en résidence à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine sur la persistance de l’attention au vivant au cœur des environnements urbains.
En réconciliant l’érudition esthétique et l’urgence écologique, l’œuvre d’Estelle Zhong Mengual démontre que contempler un tableau peut devenir un acte politique d’apprentissage de l’attention au monde.






