Au cœur des heures les plus sombres de l’Occupation, le destin de Mila Racine incarne la bravoure morale portée à son sommet. Cette jeune femme a bravé tous les périls pour arracher des centaines d’enfants aux griffes de la persécution nazie. À travers les massifs alpins et les sentiers frontaliers, elle a incarné une résistance civile et clandestine d’une rare intensité humaniste.
Son engagement sans faille a sauvé des dizaines de familles traquées. Pourtant, son nom est resté longtemps méconnu du grand public, éclipsé par la tragédie de sa disparition prématurée aux portes de la liberté.
Des rives de la Moskova aux boulevards parisiens
Miriam Racine, que tout le monde appelle affectueusement Mila, naît à Moscou au sein d’une famille attachée à ses racines culturelles juives et sionistes. Les sources historiques retiennent majoritairement la date du 14 septembre 1919 pour sa naissance, bien que certains registres mentionnent l’année 1921. Face aux bouleversements issus de la révolution bolchevique, ses parents, Georges et Berthe Hirsch, décident de fuir la Russie soviétique au cours des années 1920 pour s’établir à Paris.
La famille francise son patronyme et pose ses valises au 97 de la rue de Rome, dans le 17e arrondissement. La jeune fille s’adapte rapidement à son pays d’adoption. Elle mène sa scolarité au lycée Racine où elle décroche ses diplômes secondaires en 1936. Autour d’elle, son frère aîné Emmanuel, surnommé « Mola », et sa jeune sœur Sacha partagent les mêmes valeurs d’entraide et de solidarité républicaine.
L’invasion allemande de mai 1940 brise brutalement cette quiétude. Face à la débâcle, la famille Racine prend la route de l’exode vers le sud de la France. Les réfugiés s’arrêtent à Toulouse, avant d’être assignés à résidence à Bagnères-de-Luchon dans les Pyrénées, puis de gagner la Haute-Savoie. Cette confrontation directe avec la détresse des proscrits forge la résolution inébranlable de la fratrie.
L’éveil de la résistance et l’urgence humanitaire
Dès le début de l’année 1942, Mila Racine choisit l’action clandestine pour secourir les populations persécutées. Elle s’engage activement au sein de plusieurs mouvements de secours, notamment la WIZO et les Éclaireurs Israélites de France. Elle rejoint ensuite le Mouvement de Jeunesse Sioniste, qui met sur pied des filières secrètes d’assistance et de camouflage.
Sous la direction de figures de l’ombre comme Simon Lévitte et Georges Loinger, la jeune résistante commence par déployer une aide matérielle essentielle. Elle se rend régulièrement auprès des internés du camp de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Elle y distribue des colis de nourriture, des vêtements chauds et des couvertures. Mais elle ne se contente pas d’adoucir le quotidien des détenus : elle participe activement à l’évasion de prisonniers étrangers et au placement discret d’enfants isolés au sein de familles d’accueil solidaires.
En novembre 1942, l’invasion de la zone sud par les troupes de l’Axe complexifie considérablement la situation. Mila Racine intègre alors les ateliers de fabrication de fausses pièces d’identité à Grenoble. Grâce à un travail minutieux, le réseau fabrique des cartes d’alimentation et des sauf-conduits indispensables à la survie des clandestins. Cette expérience technique consolide son sang-froid et son sens aigu de l’organisation face au danger permanent.
La filière alpine : sauver des vies vers la Suisse
Installée à Saint-Gervais-Le Fayet, dans une Haute-Savoie alors administrée par les forces italiennes, Mila Racine prend la direction du groupe local du réseau de convoyage. Épaulée par son frère Emmanuel, par Roland Epstein et par Rolande Birgy, elle explore méthodiquement les failles de la région frontière pour contourner les postes de garde.
Le basculement survient en septembre 1943 avec la capitulation italienne. Les troupes allemandes envahissent immédiatement la zone alpine et la Côte d’Azur, déclenchant des rafles systématiques d’une sauvagerie inouïe. Des milliers de réfugiés affluent alors vers Nice et les vallées alpines pour tenter de gagner la Suisse neutre. Mila Racine réorganise dans l’urgence des itinéraires d’exfiltration directe vers Annemasse.
Les convoyages s’enchaînent désormais à un rythme effréné. La jeune combattante de l’ombre accompagne des groupes d’enfants parfois minuscules à travers les bois, leur apprenant le silence absolu et bravant le froid nocturne. Les historiens estiment son bilan à au moins 236 enfants sauvés personnellement entre 1942 et 1943. L’historienne Nancy Lefenfeld recense quant à elle 274 personnes exfiltrées avec certitude grâce à ses filières, tandis que d’autres registres évoquent plus de trois cents passages réussis.
Parmi ces miraculés figure par exemple le jeune André Panczer, âgé de huit ans à peine lorsqu’il franchit la ligne d’espoir en septembre 1943. Chaque traversée représente une prouesse tactique où la moindre hésitation peut sceller la perte de tout le convoi.
Le piège de Saint-Julien et l’épreuve de l’Hôtel Pax
Le destin bascule tragiquement au petit matin du 21 octobre 1943. Épuisée par plusieurs semaines d’allers-retours incessants, Mila Racine a accepté de remplacer un camarade pour diriger un nouveau convoi vers la Suisse. Accompagnée de Roland Epstein, elle guide un groupe comprenant plus de trente enfants, âgés de deux à dix-huit ans, ainsi que plusieurs adultes et nourrissons.
À seulement deux cents mètres de la frontière helvétique, sur le territoire de Saint-Julien-en-Genevois, des douaniers allemands interceptent brusquement la colonne. Les fugitifs sont immédiatement arrêtés et conduits à l’Hôtel Pax d’Annemasse, tristement célèbre pour abriter le quartier général local de la Gestapo sous les ordres de Klaus Barbie.
Incarcérée dans la cellule numéro 127, Mila Racine fait preuve d’un courage inébranlable lors des interrogatoires. Elle conserve farouchement sa fausse identité de Marie-Anne Richemond, prétendant n’être qu’une convoyeuse rémunérée ignorant tout de l’organisation juive clandestine. Averti de la situation, le maire d’Annemasse, Jean Deffaugt, intervient avec une détermination remarquable auprès des autorités occupantes. Il parvient à obtenir la libération des plus jeunes enfants, dont un nourrisson de quatorze mois confié à une pouponnière locale.
Conscient du péril qui menace la responsable du convoi, Jean Deffaugt propose à Mila un plan d’évasion minutieusement préparé avec ses camarades de réseau. La jeune résistante refuse catégoriquement cette issue de secours. Elle craint par-dessus tout que sa fuite n’entraîne l’exécution sommaire des enfants restants et de terribles représailles contre le maire lui-même. Sur le plâtre de son cachot, elle laisse une phrase testamentaire gravée au couteau : « Gardez, avec l’espérance – toujours – le souvenir ».
Du secret de l’identité aux enfers des camps
En maintenant son nom d’emprunt, Mila Racine parvient à masquer ses origines juives, évitant ainsi un transfert direct vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. La Gestapo la transfère à la sinistre prison Montluc de Lyon, puis au camp de Royallieu à Compiègne en tant que détenue politique.
À la fin du mois de janvier 1944, elle se trouve entassée dans le convoi I.175, resté dans l’histoire sous le nom de convoi des 27 000, qui déporte près d’un millier de femmes françaises vers le camp de concentration de Ravensbrück. Enregistrée sous le matricule 27918, elle est affectée au Bloc 13. Dans cet enfer concentrationnaire, plusieurs grandes figures de la Résistance comme Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Denise Vernay-Jacob et Marie-José Chombart de Lauwe remarquent immédiatement sa générosité lumineuse. Pour soutenir le moral de ses compagnes d’infortune, elle crée même une chorale clandestine au milieu de la terreur quotidienne.
Au début du mois de mars 1945, apprenant le départ d’un détachement de travail forcé pour l’Autriche, elle se porte volontaire pour ne pas abandonner deux camarades malades. Elle arrive ainsi au Kommando d’Amstetten, un sous-camp dépendant du complexe de Mauthausen, où les déportées sont contraintes de réparer les voies ferroviaires sous les tirs.
C’est sur ce chantier de travail exténuant que survient le drame ultime. En mars 1945, quelques semaines à peine avant la libération des camps et la capitulation du Reich nazi, un bombardement allié frappe les infrastructures ferroviaires. Un éclat d’obus fauche mortellement cette héroïne de la Résistance alors qu’elle tente d’abriter d’autres déportées. Ses parents et sa fratrie survivront au conflit grâce aux faux papiers qu’elle avait elle-même contribué à diffuser.
Une mémoire vivante et un héritage universel
La bravoure exemplaire de Mila Racine a été officiellement reconnue dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La Nation lui a décerné la médaille de la Résistance française ainsi que la croix de guerre 1939-1945 avec étoile d’argent. Après son arrestation, son flambeau avait été repris par Marianne Cohn, autre figure héroïque du réseau qui paya également de sa vie son dévouement envers les enfants pourchassés.
De nombreux lieux d’hommage perpétuent aujourd’hui son engagement et son sacrifice à travers le monde :
- Un vaste parc mémoriel portant son nom a été inauguré à Annemasse, orné d’une fresque historique en souvenir des passages clandestins.
- Une crèche collective de la WIZO porte son nom à Tel-Aviv depuis 1984 pour célébrer son combat pour l’enfance.
- Deux plaques commémoratives ornent son ancien immeuble de la rue de Rome et le hall du lycée Racine à Paris.
- Une école maternelle publique du 10e arrondissement de la capitale a adopté son identité pour transmettre sa mémoire aux jeunes générations.
- Ses nièces ont confié en 2016 ses ultimes lettres et archives familiales à l’Institut international Yad Vashem.
La bande dessinée historique et les documentaires radiophoniques continuent de faire revivre cette épopée clandestine. En faisant passer la vie d’enfants innocents avant sa propre liberté, Mila Racine a démontré que la droiture morale constitue le rempart ultime contre la barbarie. Son souvenir rappelle à chacun le prix inestimable de la solidarité humaine lorsque tout semble s’effondrer.






